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Interview de Florence Muller autour de l'exposition Yves Saint Laurent

Historienne de la mode, co-commissaire de l'exposition Yves Saint Laurent avec Farid Chenoune, Florence Muller ne se borne pas à raconter le déroulé de l'exposition. Au fil des galeries, elle multiplie les considérations qui éclairent sur la créativité du couturier et la rendent plus palpable.

 

Quel challenge représente cette exposition-là par rapport aux autres ?

Ce qui fait la différence avec la plus grande partie des expositions pour lesquelles j'ai travaillé, c'est qu'elles concernaient des sujets ou des personnages disparus, c'était un travail de recherche : rassembler des archives et essayer d'en tirer une histoire. Ici, la chance c'est que l'un des deux acteurs de l'histoire Saint Laurent est là, et reste partie prenante du montage de ce projet. Pierre Bergé est à l'initiative de cette exposition, une volonté de rendre hommage au couturier après sa mort. Il a cherché le lieu, il a réfléchi en termes d'espace, d'ambiance, de volumes, et a jeté son dévolu sur le Petit Palais. Je dois dire que ça rejoignait complètement l'idée que j'avais des musées parisiens, pour moi c'était le Petit Palais et rien d'autre. Pierre Bergé est arrivé à cette décision après avoir revu différents musées. J'adore ce lieu et ce qui correspond bien à Yves Saint Laurent, c'est que c'est un Palais, seulement, c'est un "petit" Palais, il y a quelque chose de grandiose et en même temps quelque chose de très chaleureux et intime. On arrive à jouer sur les deux registres et je trouve que ça, c'est très Saint Laurent. Car Saint Laurent, c'est à la fois des robes, des couleurs, des choses qui peuvent être époustouflantes, mais jamais too much. Jamais elles ne parasiteront la personne et je trouve que ce cadre correspondait à cela.

 

Quel mode de circulation avez-vous choisi ?

On utilise toute la partie sud du Palais, avec deux galeries et au bout un escalier, cela permet de créer une orientation, une perspective, dans l'enchaînement des salles et, des thèmes, il n'y a pas d'hésitation possible, on avance ! Et pour moi c'est le déroulé d'une histoire comme l'enchaînement des scènes dans une pièce de théâtre.

 

Existe-t-il des petits espaces ?

Oui, notamment celui où l'on évoque le studio d'Yves Saint Laurent, avec un élément du studio très important pour moi qui est sa table de travail, un symbole très fort. Sa table de travail est particulière, c'est une table à tréteaux, toute simple, toute bête, en bois blanc, la table de l'architecte, celle d'un constructeur de chantier. Le plus minimal que l'on puisse imaginer. C'était intéressant de faire découvrir cela aux visiteurs, car ils ont certainement eu un autre regard sur le couturier avec l'exposition de la vente des objets et celle du château Gabriel, qui était très proustien, un peu baroque, avec beaucoup de tissus et de dorures. Yves Saint Laurent est aussi quelqu'un qui aimait le dépouillé, à l'image du studio de l'avenue Marceau : moquette blanche, tous les murs recouverts de rideaux blancs et cette table à tréteaux hyper modeste. Là encore, c'est quelque chose qu'on retrouve dans son travail. Il y a des choses d'une sobriété totale comme les premières robes T-shirt pour le soir, c'est un rien absolu très sobre et à côté de ça, la collection russe chatoyante avec ses pompons et des couleurs jouant entre elles. L'évocation du bureau permet de montrer cela.

 

Vous avez consacré un autre endroit à Belle de Jour ?

Il y a une petite chapelle qui est consacrée à Catherine Deneuve, avec, au centre de la pièce, la robe de "Belle de Jour" comme une espèce de fétiche et comme un instant dans le temps. C'est une quintessence de tous les messages de Saint Laurent, une robe de pensionnaire dans sa sobriété la plus totale, noire avec son petit col blanc, ses poignets blancs tout sages, qui cache un volcan. Il voulait que le personnage paraisse très sophistiqué. Dans une des scènes, elle est regardée par les pensionnaires comme étant différente, on sent qu'elle appartient à la haute société, que ce n'est pas madame tout le monde. Dans cet espace, des extraits du film, des portraits de Catherine Deneuve et une évocation de ses choix : sa garde-robe, car, à partir de ce film, toute sa vie elle s'est habillée en Saint Laurent.

 

Pourquoi avoir exposé la garde-robe de Catherine Deneuve ?

Choisir la garde-robe de Deneuve, c'était montrer que l'oeuvre d'Yves Saint Laurent était très incarnée, contrairement à certains couturiers dont les robes pourraient ressembler à des oeuvres d'art. Là ça n'est pas pareil, on sent que ces robes ont été créées pour habiller de vraies femmes en pensant à comment ça va être porté, Yves Saint Laurent n'est pas un couturier de fantasme. Même s'il a un fantasme de femme, il va toujours le tempérer en pensant aux vraies femmes qui l'entourent. Ainsi Betty, Loulou, Paloma sont présentes avec une silhouette, la comtesse de Ribes, Charlotte Aillaud, Nan Kempner représentent le type de la cliente américaine, Mouna Aïoub celle de la cliente du Moyen Orient.

 

Quel était le souhait de Pierre Bergé au départ ?

Il n'y a pas vraiment eu de brief de départ, on a commencé à travailler avec Farid, en rêvant, en jetant sur le papier des envies et puis au bout d'un mois, on a sorti des robes, et commencé à construire le scénario. Là, nous avons rencontré Bergé et il a réagi en apportant des idées à lui.

 

Vous avez accordé une place au prêt-à-porter Rive Gauche ?

Oui, ce n'était peut-être pas un souhait de départ de Pierre Bergé, mais au fur et à mesure il a été convaincu : "Il faut en parler, disait-il, c'était une vraie aventure". Dans l'exposition, il n'y en a pas beaucoup, des pièces Rive gauche, mais il y a un groupe consacré à cela qui s'inscrit dans la thématique "Saint Laurent et les femmes". Et le message sous-jacent est que Saint Laurent n'aimait pas vraiment la cliente couture, la femme bourgeoise et toutes les conventions qui tournaient autour de la couture, c'est-à-dire la femme enfermée dans des rôles très statiques, la maîtresse de maison qui ne se mêle pas trop et ne connaît pas grand-chose à l'époque. Avec Rive Gauche, Saint Laurent a voulu aller d'abord vers les femmes jeunes. La première boutique Rive Gauche s'est installée en 1966, rue de Tournon. A cause des étudiantes de la Sorbonne, les étudiantes n'avaient certes pas les moyens de s'habiller là, mais symboliquement c'était l'intention. Mères et filles, deux générations (façon Comptoir des Cotonniers) pouvaient y trouver leur compte. Rive Gauche, c'était une garde-robe complète dans laquelle on pouvait piocher. A l'opposé de la couture qui ne propose que des total looks, dans la boutique cela explose, tu prends la ceinture, les escarpins et tu composes ton look, c'est une tout autre attitude : tu es maître de ton allure. La Rive Gauche propose tout l'univers Saint Laurent : les collants, les bottes jusqu'aux petits clips à mettre aux lanières des chaussures compensées comme dans les cheveux ou au col.

 

Rendre les choses vivantes, était-ce une préoccupation ?

Toute personne qui a travaillé avec le principe d'une expo de mode a toujours le sentiment qu'on ne peut pas atteindre la perfection parce qu'il manque le corps vivant, c'est aussi bête que ça. N'importe quel scénographe ou conservateur aura toujours ce problème-là. Cette fois, il y a eu une volonté de diversifier en présentant les documents d'époque avec des vêtements sur des femmes. Une mise en contexte pour montrer dans quel cadre le vêtement était porté. Nous avons illustré Rive Gauche avec des photos de la révolution des femmes qui vont devenir des femmes actives.

 

Vous avez rencontré en Pierre Bergé un homme de communication ?

J'ai été bluffée par les deux ventes aux enchères. C'était très malin de préparer le public à cette exposition-ci en ouvrant deux ans plus tôt la vente des objets au public. Je constate qu'il y a des gens qui sont allés voir cette expo de vente et qui n'ont rien à voir avec le monde de la vente, ni avec celui de la mode. Ils venaient, éblouis par ce personnage qui leur parle. Ils revivaient un conte de fées. De même pour la vente du château Gabriel, qui n'était pas meublé que de chefs-d'oeuvre et pourtant ces objets ont fait des prix hallucinants, quatre ou cinq fois leur valeur réelle. En travaillant sur ce projet, avec Pierre Bergé, j'ai découvert par-dessus l'homme d'affaires (on parle de lui toujours en ces termes) quelqu'un qui a le don de la communication.

 

Encore lui fallait-il comprendre qu'il avait cette richesse en main.

Je pense qu'il avait pas mal d'éléments déjà du temps de Dior. Yves Saint Laurent avait un goût très sûr, doublé d'un grand sens de l'équilibre, c'est tout bête, mais on ne le dit jamais. Il était à la fois Chanel pour le côté formule (le costume Pantalon), Vionnet pour la pureté et le drapé à peine touché qui tient avec rien, Balenciaga, pour la recherche de structures, rien de pesant, rien qui entrave, et Schiaparelli pour la fantaisie. C'est la rencontre de tout cela qui fait la force du personnage.

 

Yves Saint Laurent a commencé très jeune ?

C'est quelqu'un de magnifique qui a l'âge de l'époque, une époque où il faut être jeune. Je ne dirai plus cela aujourd'hui, personne ne veut des créateurs qui sortent de l'école. Au cours des années 60, on reconstruit tout, on pense que tout est à faire, on aime et on croit dans le futur. Yves Saint Laurent, cependant, n'est pas un futuriste, c'est un homme du présent qui incarne la pétillance de la mode, et cela, je pense que c'était visible dès l'époque de Dior. Même les Courrèges, les Paco Rabanne n'étaient pas aussi jeunes. Ils n'avaient pas ce côté petit prince de la mode.

 

Avec la scénographe Nathalie Crinière, vous avez travaillé de concert ?

Oui, c'est un échange, le commissariat doit indiquer l'intention de chaque salle et la scénographe propose alors telle mise en scène. Nous avions déjà travaillé ensemble et elle avait déjà travaillé sur l'exposition de Montréal, San Francisco, c'est quelqu'un qui est très connue dans le monde des musées, elle fait énormément de scénographies d'expos : Cocteau à Beaubourg, la grande exposition Grace de Monaco, beaucoup de mises en scène pour le musée d'art moderne de la ville de Paris, le Louvre d'Abu Dabi. C'est quelqu'un, une personnalité étonnante par rapport à un milieu de mode, elle n'a pas du tout ce genre-là, elle fait de la moto entourée en majorité de femmes architectes, elle a une grosse agence et un côté un peu garçon manqué.

 

Y a-t-il des Innovations dans cette exposition ?

Chaque expo est un cadre particulier. Par rapport à d'autres expositions de ce type, celle-ci tient son originalité dans le nombre de modèles exposés, 300 modèles, c'est énorme, gigantesque. C'était une volonté de Bergé au départ. Il avait dit : "Il faut une belle exposition avec trois cent modèles." Les expos de musées de costume comptent environ cent vingt pièces. Je me suis demandée : pourquoi trois cent modèles ? À la réflexion j'ai compris que c'était en rapport ave le dernier défilé des quarante ans de création d'Yves Saint Laurent à Beaubourg, qui comportait trois cents modèles. Le défilé 2002 étant une apothéose rétrospective, cette exposition est le pendant, huit ans plus tard. D'ailleurs, l'expo s'achève avec six robes du défilé de 2002.

 

Vous avez choisi de mettre en valeur les couleurs ?

L'exposition se termine par un mur de couleurs parce que la couleur est un fait important de l'histoire de la mode et que Saint Laurent a une place importante dans l'histoire des couleurs, car il les a manipulées d'une façon très spécifique et nouvelle. Le couturier a eu l'idée de rapprocher des couleurs censées ne pas aller ensemble comme le rouge et le rose, le rose et l'orange, le bleu ciel, le vert pomme, le rose et le jaune. Mais il y a des choses plus subtiles, le noir et le bleu utilisés comme un code pour l'enseigne Rive Gauche dans les années 70, la publicité montrait souvent une femme assise à une terrasse de café avec tailleur noir et foulard bleu. Le packaging reprenait ces couleurs. Au cours des années 60, il y a la robe Mondrian avec ses à-plats de couleurs en opposition, puis la collection POP, et, quasiment en même temps, Yves Saint Laurent dit exactement le contraire : qu'il n'y a rien de plus beau qu'une femme totalement en noir. "Une femme en noir c'est un trait de crayon...", c'est la pureté de la silhouette donc, c'est aussi quelqu'un qui fait l'apologie du total look noir presque en même temps qu'il faisait sa palette de couleurs.

 

Comment Yves Saint Laurent a-t-il rendu hommage aux grands peintres ?

C'est très spectaculaire. Ce que je trouve intéressant, c'est finalement ce dont on ne parle jamais. On dit c'est la transposition de la peinture en robe mais comment cela se traduit-il techniquement ? Ce n'est pas une transposition comme chez Castelbajac qui offrait à ses amis peintres des robes carrées comme de la toile à tableau. Ici, la peinture est transposée sur un corps avec des techniques propres aux tissus, le peintre utilise ses pinceaux et ses matières, le couturier utilise le tissu et les broderies avec un ruban tourné sous les paillettes pour obtenir le relief d'un coup de pinceau. Les papiers découpés de Matisse inspirent des techniques d'application et de transposition propres à la mode. La Mondrian semble simple mais c'est un jeu de construction faramineux avec des inculturations de tissu avec des coutures millimétrées pour ne pas que ça fasse d'épaisseur et chaque morceau s'imbrique dans l'autre. L'effet est plat, mais le corps est bien en place dedans. Les tableaux n'écrasent pas le corps. On ne transpose pas un tableau facilement ! C'est une réflexion sur le fait que la couture et la peinture ne sont pas le même médium.

 

Qu'est-ce que cela dit de lui, le fait d'avoir mis ses oeuvres préférées sur les robes ?

Cela dit son amour de l'art, déjà en tant que collectionneur, du lien profond avec ses collections, ses découvertes progressives au cours de sa vie. Certaines personnes peuvent voir cette transposition comme quelque chose d'immodeste. Moi, je dirais que c'est tout le contraire car ces robes-tableaux veulent dire : voilà l'art, c'est au-dessus !

 

La mode d'Yves Saint Laurent est incarnée par ses égéries et ses clientes ?

Dans l'une des petites chapelles, que nous avons appelée le studio mental, se trouve une animation avec les personnages et les choses qui l'ont influencé. Nous présentons les quatre robes créées pour le fameux bal Proust : celle de Marie Hélène de Rothschild, celle de Jane Birkin qui est ravissante, celle de Nan Kempner et celle d'Hélène Rochas. Elles évoquent l'époque 1900 d'une façon très souple sans l'aspect corseté, c'est très Jane Birkin en fait. L'entourage et les amis sont aussi présents : Paloma Picasso, Loulou de la Falaise, Betty Catroux, Françoise Giroud, la duchesse de Windsor, Elsa Schiap, Grace de Monaco, qui, à la fin de sa vie, s'habillait chez Saint Laurent.

 

Comment pensez-vous que cette exposition va être reçue ?

Il y a un côté assez mégalo dans cette expo ! En nombre de modèles certainement, en superficie, en termes de décor, d'installation, de mise en scène. Moi je pense que ce sera le même public à aller voir l'expo que la vente des objets. Déjà, je vois les réactions des gardiens et des gardiennes du musée, c'est incroyable ! Ils sont très curieux et éblouis aussi bien les hommes que les femmes. Je pense que cela va fonctionner comme ça, au premier niveau, que ce sera ni très confiné, ni très élitiste, bien au contraire.

 

Propos recueillis par Paquita Paquin.

 

Puretrend, partenaire web exclusif de la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent pour l'exposition Yves Saint Laurent Rétrospective

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