Accueil
Mode
Accessoires
Chaussure
Lingerie
Maillot de bain
Morpho
Street Style
Fashion week
Sélection
Beauté
Maquillage
Manucure
Soins
Bien-être
Coiffure
Vernis
Rouge à lèvres
Frange
Balayage
Lissage
Brushing
Coloration
Coiffure afro
Tous les dossiers
Joaillerie
Horlogerie
Mariage
Coiffure de mariage
Maquillage de mariage
Célébrités
1 Star, 1 Style
Copier le look !
Match de look

Ma révérence à Irreverent : le livre de Carine Roitfeld

IRREVERENT CARINE ROITFELD
édité par Olivier Zahm et Alex Wiederin chez Rizzoli
 
Introduction by Cathy Horyn
Contributions : Anna Wintour, Helmut Lang, Cindy Sherman, Tom Ford, Miuccia Prada, Alexander Wang, Martin Margiela, David Sims, Mario Testino, Stefano Pilati, Sofia Coppola, Lauren Santo Domingo, Lara Stone, Azzedine Alaia, Riccardo Tisci, Jean-Paul Gaultier, Marc Newson, and Hedi Slimane
Rizzoli New York
IRREVERENT CARINE ROITFELD édité par Olivier Zahm et Alex Wiederin chez Rizzoli   Introduction by Cathy Horyn Contributions : Anna Wintour, Helmut Lang, Cindy Sherman, Tom Ford, Miuccia Prada, Alexander Wang, Martin Margiela, David Sims, Mario Testino, Stefano Pilati, Sofia Coppola, Lauren Santo Domingo, Lara Stone, Azzedine Alaia, Riccardo Tisci, Jean-Paul Gaultier, Marc Newson, and Hedi Slimane Rizzoli New York

Chronique du premier livre rétrospective sur Carine Roitfled

 

Arrive peut-être dans les bacs au mois d'octobre l'un des meilleurs livres de mode depuis belle lurette. Un temps fou qu'on n'avait pas appris comment se consolide voire se console l'air du temps avec quelques bouts de vêtements bien arrangés. Mais "Irreverent", le livre rétrospectif de la carrière de la styliste Carine Roitfeld, est au final bien plus que ça, un dictionnaire pour jeunes filles qui voudrait tordre le cou aux bonnes manières comme tordre un col lavallière très Simone Weil pour en faire une pièce bondage - ce que Carine Roitfeld a très bien su faire, preuve page 32 du livre.

"Irreverent" est une somme d'images de mode impressionnante, des éditos de tout bord, de ses débuts au Elle en 1975 avec Hans Feurer, Marc Hispard, hélas peu de traces ici, de son passage décisif au Glamour première période avec Mario Testino, jusqu'aux étapes en maillot jaune, sa fameuse collaboration comme muse de Tom Ford pour Gucci et ses dix années de Vogue Paris. Ce qu'il reste de tout cela ? Une petite révolution, ou comment une styliste devient prophète des consultantes mode, mais surtout metteur en scène projetant une lumière particulière sur des histoires de vêtements qui doublent la vedette aux photographes. Car force est de constater que si Carine a connu les plus grands, les fantasmes textiles de cette dernière se sont aiguisés d'années en années. On passe des douces années d'apprentissage Elle, quelques révérences envers des consoeurs respectées, les stylistes Carlyne Cerf de Dudzeele ou Nicole Crassat, à une liberté de ton presque jouissive, le porno chic évidemment dont elle est à l'origine avec sa collaboration complice avec Mario Testino et Tom Ford pour les pubs Gucci. À noter qu'elle réfute ce terme qu'on lui colle trop souvent et lui préfère Erotic Chic pour définir une époque où les défilés Gucci - ceinture dorée dehors, chemise de soie décolletée bien en-deçà de la poitrine et jupe pencil en panne de velours - lui ressemblaient fortement.

Mais qu'a-t-elle de plus que les autres, cette femme devenue icône de mode, cette nouvelle amie des médias et des blogs ? Carine, c'est avant tout une vision auteuriste, des éditos qui transpirent son allure perso. Chaque torsion ou décalage du vêtement, comme cette culotte transparente de jeune fille sur des fesses tatouées d'homme, ou cette veste d'une enfant de quatre ans enfilée par un mannequin de 17 ans, tout cela gère le même patrimoine érotique, un brin de perversion dans une silhouette aux normes classiques. Un talent pointu comme populaire qui touche autant les lectrices lamba en file d'attente chez leur coiffeur que les plus averties d'une planète mode.

"Irreverent" incite à découvrir non seulement le menu mais les recettes et les astuces de la styliste : sa propension à habiller les hommes en femmes, la séance-culte de son assistant Benjamin Galopin en Françoise Sagan ; son penchant à pervertir "sa" bourgeoise pour lui plaquer un soutien-gorge noir sous un chemisier transparent blanc et talons hauts jaunes ; son amour d'une démode qui croise l'Afrique du quartier de la Goutte d'or en même temps que les hauteurs aristocratiques plus oubliées. Fait curieux, Carine Roitfeld n'a jamais travaillé avec Helmut Newton ni avec Steven Meisel, ces derniers auraient-ils eu peur que la "faiseuse d'images" (image making) comme elle aime le souligner, ne leur pique la vedette ?

Le style de Carine Roitfeld a des instances prononcées, des pulsions de cuir à la David Lynch, des déviances catholiques et lingerie à la Luis Bunuel et un amour inconsidéré pour les Parisiennes de Saint-Laurent. Cette force de frappe que fut et qu'est le goût de Carine n'a qu'un seul motif, une véritable indépendance et une certaine naïveté pour laisser entrer un vent de créativité que la pression et les obligations auraient très vites ruiné autrement.

Ainsi chaque grande série est commentée. L'esprit de Carine s'amuse d'une innocence débridée : la série du retour d'Eva Herzigova, Miss Wonderbra en bouchère psychopathe pour The Face à l'époque de la vache folle ou les garçons lingerie fine de Mario Testino, etc. Cachés dans ce livre, quelques renseignements de plus, et l'on découvre que Carine est une femme comme les autres : qui aime regarder des séries américaines au lit, "Damages", qui écoute chaque matin Vladimir Vysotsky, son Gainsbourg russe, que sa grande idole fut son père, producteur de films français, et que ses enfants, Vladimir et Julia l'appellent tous les jours.

Encore une fois, pourquoi Carine est-elle la meilleure ? Parce que nombreuses sont les stylistes qui posent des histoires sur leur vêtement, mais peu osent raconter la même histoire, les mêmes obsessions en variant les plaisirs. Le métier de Carine souscrit aussi à une autre ambition, pas si loin du cinéma : c'est avant tout une histoire de femmes, des instants qui font s'épanouir une féminité même si celle-ci s'enveloppe du luxe du glamour. Sur certaines photos, beaucoup d'ailleurs, un mannequin se ronge les ongles, une autre mange presque ses cheveux, une autre se laisse dominer sans complexe par un homme. Dans l'histoire de la photographie, Carine Roitfeld ne tient pas qu'une place de styliste célèbre, mais s'est mise en avant-poste, malgré une timidité bien cachée pour inventer sans le savoir un nouveau terme, "topographe du vêtement". Ma révérence à "Irreverent" !

Fabrice Paineau


À ne pas rater