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Le brodeur François Lesage se souvient d'Yves Saint Laurent

Nombres de broderies réalisées par François Lesage sous l'impulsion d'Yves Saint Laurent sont passées à la postérité. Les raisins, les capes à message, les transpositions des tableaux de Van Gogh ou de Matisse sur le vêtement restent la manifestation d'une d'osmose peu commune entre le maître d'art et le couturier.

Quand avez-vous rencontré Yves Saint Laurent ?

Je l'ai connu chez Dior, il avait dix-sept ans, Christian Dior disait de lui : " s'il m'arrive quelque chose, c'est le petit qui me remplacera. ". Mais le brodeur de Dior c'était Rébé, le concurrent de mes parents, ce qui explique que je n'ai pas travaillé avec Yves Saint Laurent ni chez Dior, ni aux tous débuts de sa maison de couture. J'allais lui rendre visite, et comme pour tous les couturiers, il gardait des échantillons pour ne pas me faire peine, mais il n'en faisait rien, jusqu'à ce que j'explique que ce serait plus simple pour moi s'il n'immobilisait pas ces échantillons ! Et puis un jour, il a voulu qu'on se voit seuls, il m'a dit : " venez chez moi, je vis vous montrer mon cahier d'images ", cahier qu'il a sorti soigneusement sur la table de la salle à manger. Je dirais qu'il aimait travailler dans le secret.

Vous avez une grande longévité dans ce métier...

Pierre Bergé disait de moi : " Lesage, sa qualité, c'est d'être le dernier ". Cela fait 60 ans que je travaille, mon père a exercé pendant 25 ans, il a commencé en 1921 et moi j'ai débuté après sa mort en 49, j'avais 20 ans. La maison Lesage, c'est quatre-vingt dix ans de broderies.

Quelle sorte de client était Yves Saint Laurent ?

J'aime comparer mon métier à celui d'une agence de voyages avec deux sortes de clients : celui qui sait où il veut aller en vacances et celui auquel on propose un voyage clé en main. Yves faisait partie de la première catégorie, il disait : " on va aller là, on va aller chez Braque, on va aller chez Matisse... ". Il me montrait le lustre que Jacques Grange lui avait offert et qui se reflétait avec le ciel dans un miroir des Lalanne, et il imaginait une broderie Ciel de Paris. Ciel du matin, du midi ou du soir ? " Les trois " m'a-t-il répondu. Nous avons fait des photos et c'est comme ça que sont nées les broderies de l'hommage à ma maison.

La broderie la plus longue et difficile à élaborer chez Yves Saint Laurent ?

La broderie la plus difficile fut en même temps celle qui a connu le plus de succès: " les raisins ", des broderies de grappes de raisins aux grains plus ou moins en relief. Cette réalisation a précédé la broderie des Iris d'après Van Gogh qui fut la broderie Yves Saint Laurent qui nous a demandé le plus de temps. Mais, vous savez, s'inspirer de la peinture moderne, les couturiers l'ont toujours fait; Schiaparelli avait déjà fait broder des dessins de Cocteau ou de Dali. Ce travail de transposition d'une oeuvre sur un vêtement passionnait Saint Laurent. Voyez cette photo qu'Yves m'a envoyé avec l'inscription " les deux faussaires ", nous posons devant un tableau qui sera transposé sur une blouse. De temps en temps, quand je lui présentais un échantillon de Schiaparelli, il me disait : " On va lui chiper ". Yves Saint Laurent adorait Schiaparelli, d'ailleurs il a habillé Elsa à la fin de sa vie. En 2004, après la fermeture de la maison de couture, je lui ai écrit et il m'a répondu une lettre si belle que je n'ose pas vous lire.

Qu'est-ce que cela donnait, Yves Saint Laurent content du travail que vous apportiez ?

Yves avait beaucoup d'enthousiasme, il aimait être seul avec moi, il me disait : " On va voir ça tout seuls tous les deux ! " Devant un échantillon, il se concentrait un maximum, il voyait tout, il étudiait tout, il était très respectueux du travail. On était trois parmi les fournisseurs à entrer au studio, Abraham des tissus Abraham, Lesage et Brossé de Méré qui faisait des tissus exclusifs. Yves Saint Laurent, quand il était content, il était délicieux, quand il était déçu, il ne disait jamais : " j'aime pas! " mais soudain on ne l'entendait plus parler. Dans ces cas-là, on présentait d'autres choses. Vous savez, ce n'était pas très difficile, c'est comme l'amour, au bout d'un petit moment de travail régulier en commun, les couturiers n'ont plus de secrets et ça, c'est magnifique. Avec Yves, je travaillais au plus près.

Deviez-vous faire preuve de diplomatie ?

Avenue Marceau ; on marchait un peu sur des oeufs, c'était comme au Quai d'Orsay, mais moi, la diplomatie m'amuse, il faut être sérieux mais surtout pas trop sérieux non plus. Les couturiers sont très protégés, il ne faut jamais laisser penser qu'une idée vient de vous, on ne peut pas dire : " j'ai une idée ! ", il faut s'y prendre autrement et dire : " Vous aviez envisagé un jour de faire ça... " L'idée vient de la personne, c'est mieux. En fait, je suis assez diplomate.

Vous avez modernisé les techniques de broderie avec lui ?

J'ai exécuté des motifs auxquels on ne s'attend pas, un jour Yves m'appelle et me sort d'une petite boîte de minuscules souris de Murano en me disant: " M. Lesage , je voudrais de gros rats comme ça ". J'ai agrandi les souris... Une fois, on a brûlé les paillettes au chalumeau car il désirait que ça ne brille pas préférant l'aspect d'un vêtement qui aurait déjà vécu. Chez Yves Saint Laurent, j'aimais aussi ces collaborations entre artisans, lorsque nous travaillons avec Gossens pour des pierres de corail et de rosine posées sur des arabesques de passementerie.

Comment définiriez-vous le goût d'Yves Saint Laurent pour la broderie ?

Yves Saint Laurent avait la religion de la perfection même si parfois il s'encanaillait en posant du papier de chocolat froissé dans ses broderies. À ses débuts, il était adepte d'un luxe caché, très réservé.

Des défilés Yves Saint Laurent sans broderies, c'est arrivé ?

C'est arrivé une fois, et je trouve ça plutôt sain car après tout, il y a la dentelle, il y a la passementerie, il n'y a pas que la broderie. Une saison sans, c'est du repos, cela permet d'attaquer la saison qui va suivre avec encore plus de fraîcheur.

Etiez-vous conscient de son génie ?

Coco disait qu'il faisait du Chanel mieux qu'elle, moi personnellement, j'étais en admiration devant sa faculté d'ennoblir des tenues d'inspiration militaire : la saharienne, le caban ... Il a été visionnaire, il se distinguait de ce qu'il appelait la couturasse. Saint Laurent a séduit la rue avec une mode gaie, raffinée sans vulgarité.

Vous avez été ému par l'exposition ?

Bien sûr, elle me rappelait l'émotion que j'avais éprouvée en 2004 pour le dernier défilé, celui des quarante ans à Beaubourg. Là, j'ai pleuré, j'avais l'impression que c'était ma peau, que c'était mon sang qui défilait, j'ai eu une très grosse émotion ce soir de 2004.

 

Propos recueillis par Paquita Paquin

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