Accueil
Mode
Accessoires
Chaussure
Lingerie
Maillot de bain
Morpho
Street Style
Fashion week
Sélection
Beauté
Maquillage
Manucure
Soins
Bien-être
Coiffure
Vernis
Rouge à lèvres
Frange
Balayage
Lissage
Brushing
Coloration
Coiffure afro
Tous les dossiers
Joaillerie
Horlogerie
Mariage
Coiffure de mariage
Maquillage de mariage
Célébrités
1 Star, 1 Style
Copier le look !
Match de look

Francis Kurkdjian, l'esprit libre de la parfumerie : interview

.
Il est à l’origine de certains des plus beaux succès de la parfumerie actuelle et le créateur des fragrances Elie Saab. Dernières en dates : Les Essences ou comment mettre l’ADN du couturier en bouteille. Une partition singulière, entre effacement, vision et flair, dévoilée ici par son principal interprète.

"On va essayer de faire court" déclare-t-il en préambule – un voeu pieu, dans son cas, tant sa vision de la parfumerie est panoramique et son besoin de transmettre immense. Cite Yves Saint Laurent, dont il paraphrase l'une des antiques pubs pour expliciter sa raison d'être : "Je suis le parfumeur des femmes qui ne sont pas effacées." Francis Kurkdjian est pourtant un homme de l'ombre, de ceux qui préfèrent rester dans celle de ceux qu'il parfume ou des couturiers pour lesquels il compose (Jean Paul Gaultier – Le Mâle, c'est lui – par le passé, Elie Saab aujourd'hui). Suractif, jamais lisse, adepte du marabout-de- ficelle autant que passionnant : les épithètes qui lui collent à la peau se ramassent à la pelle. Le rencontrer, c'est un peu passer son "bac parfums". Quelque part entre l'esprit d'escalier et la boule à facettes faite homme, il n'est pas non plus à l'abri du paradoxe, pleinement assumé. Il réfute le qualificatif de "nez" ("Je suis quelqu'un qui réfléchit avant tout", explique-t-il), peut avoir une approche "süskindienne" de son métier, à l'instar de l'auteur du best-seller littéraire "Le Parfum", quand il crée avec sa propre maison la fragrance sur-mesure et perso d'un grand créateur de mode américain. Au fil d'une interview fleuve dont nous n'avons ici conservé que l'essence, il déboulonne aussi avec facétie quelques images d'Épinal (le culte du naturel, la notion d'art...) de la parfumerie. Une rencontre comme on en fait peu.
.

"Si Vanessa Paradis met deux fois de suite une robe Elie Saab à Cannes, ça n'est pas pour rien."


En quoi a consisté votre travail pour Elie Saab ?
Avant tout, Elie Saab, c'est un couturier vivant et un homme à la tête de son affaire – il est le seul, ou presque, dans le domaine de la haute couture. L'affirmation de cette indépendance est constante, unique. Idem pour l'affection que portent les stars à la maison : si Vanessa Paradis met deux fois de suite une robe Elie Saab à Cannes, ça n'est pas pour rien. En cinq ans, j'ai créé pour lui douze parfums, dont la Collection des Essences, qui représente l'essence même de ce qu'est Monsieur Saab. Elles parlent de lui en tant que couturier, de manière biographique, mais sans rentrer dans son intimité.

Comment en êtes-vous venu à travailler pour cette maison ?
J'avais repéré qu'Elie Saab habillait Madonna à l'époque de "Like A Virgin". Pour moi, ça n'était pas anodin. Quand j'ai appris qu'il voulait créer un parfum, je me suis dit : "C'est pour moi." Je connaissais le Liban pour l'avoir vécu "de l'intérieur" : j'y suis énormément allé en vacances. Ce pays, c'est une affaire de layering culturel, d'histoire, de langues, d'arômes... Je comprenais la façon de penser de Monsieur Saab.

Quelle a été votre retranscription de ce patrimoine, olfactivement ?
Pour le premier opus, j'ai défini quatre thèmes distincts qui puisent leur inspiration dans ce qu'est sa haute couture : la superposition, le trompe-l'oeil, le noir "lumineux" et le thème de la nuance. Dans le cas du trompe-l'oeil, par exemple, j'ai choisi de reconstituer l'odeur du gardénia - une fleur "muette" dont on n'a pas l'essence - à partir d'autres ingrédients. Pour le second opus, j'ai aussi travaillé des fragrances autour du vétiver ou du néroli, qui lui étaient chers. Enfin, les deux dernières créations en date [Santal et Tubéreuse, ndlr] évoquent la courbe et la rondeur, associées à son esprit cubique.
.

"Mon grand-père était tailleur pour hommes,
ma tante modéliste chez Christian Dior. Je ne voulais surtout pas devenir chirurgien ou avocat."


Qu'est-ce qui vous a mené au métier de parfumeur ?
Je voulais être danseur, mais je me suis rendu compte que je ne serais pas à la hauteur de ce que je m'étais fixé. Dans ma famille, on marche à la méritocratie : j'entends encore mon père me dire "si tu n'es pas le meilleur, tu ne fais pas !" A 14/15 ans, j'ai eu deux chocs : l'un en lisant un article consacré à la parfumerie dans VSD, l'autre en regardant "Le Sauvage", ce film où Yves Montand, parfumeur, se retrouve poursuivi sur une île déserte par Catherine Deneuve – je suis fou amoureux de Deneuve. Il y avait quelque chose d'ultra glam là-dedans... Et puis le métier n'était pas courant, à la fois créatif et scientifique. Mon grand-père était tailleur pour hommes, ma tante modéliste chez Christian Dior. Ça faisait partie de ma culture "perso". Je ne voulais surtout pas devenir chirurgien ou avocat.

Quand on crée un parfum, comment vit-on la notion d'effacement derrière un couturier ?
Bien ! [rires]. Ça fait partie du contrat. Je suis très étonné quand on me reconnaît : je ne fais quand même pas le métier le plus visuel de la planète ! Lorsque j'ai créé Le Mâle à l'âge de 25 ans pour Jean Paul Gaultier, je suis resté dans l'ombre. Le business model a été conçu dans cet effacement : Chanel a mis le parfumeur au placard en créant le N°5. Il y est resté jusqu'au retour aux sources par Annick Goutal ou Serge Lutens. A la même époque sont arrivés les phénomènes du "behind the scene" ou de la cuisine starisée : on a voulu connaître l'envers du décor, les ingrédients, puis on a commencé à s'intéresser aux parfumeurs. Ayant grandi entre un frère et une soeur, cette notion d'effacement, d'un point de vue personnel, ne m'était pas non plus étrangère.

Qu'est-ce qui vous nourrit au quotidien ?
Je viens d'une famille d'origine arménienne, déracinée, où il y a une certaine nostalgie de l'avant. Mon inspiration vient aussi beaucoup du côté historique de mon métier. En 2000, j'ai remis au goût du jour le sur-mesure en parfumerie : jusqu'au XIXème siècle, il n'y avait pas de parfums de série. J'ai aussi reconstitué le parfum de Marie-Antoinette pour le Château de Versailles, réinterprété les gants parfumés du XVIIIème siècle avec les porte-cartes de ma maison [Maison Francis Kurkdjian, ndlr], faits mains et parfumés, eux aussi. C'est là que je me suis rendu compte que je ne pouvais pas faire tout comme à l'époque où les peaux, par exemple, étaient tannées à l'urine de cheval...

En tant que créateur, quel regard portez-vous sur la mode actuelle ?
J'ai l'impression qu'on arrive à la fin d'un cycle, d'une esthétique. Il y a comme un décrochage entre la réalité de la rue et de l'époque et les pages de papier glacé des magazines. J'ai l'impression qu'Olivier Rousteing l'a bien compris. Dans son côté "hors système", il pourrait, quelque part, être le Gabrielle Chanel de notre ère. On peut ne pas être sensible à ce qu'il fait mais son aspect hors norme m'interpelle : il ne vient pas du sérail, il a commencé à 18 ans, il collabore avec H&M, il est proche de Kim Kardashian... Il a pris tout le monde de court. Kardashian, je comprends aussi son succès : contrairement aux top models et ce qu'ils incarnent, elle n'est pas déconnectée du réel, son physique parle aux femmes d'aujourd'hui.

.

"La raison d'être de mon métier, c'est d'amener la forme la plus parfaite possible à un sujet donné."


L'hérésie absolue en matière de parfumerie ?
Mélanger les parfums. Le côté "faites votre parfum sur-mesure", le "fragrance layering", ça me rend dingue. La raison d'être de mon métier, ça n'est pas de dire à la consommatrice de superposer deux fragrances, qu'elle les achète chez moi ou non ; c'est au contraire d'amener la forme la plus parfaite possible à un sujet donné. Vous n'allez pas chez un grand chef pour mélanger deux desserts : avec moi, c'est la même chose. Mais les gens font ce qu'ils veulent, évidemment...


Considérez-vous la parfumerie comme un art ?
Non, ne serait-ce que parce que sa source d'inspiration est toujours positive. Le jour où on vendra de manière commerciale le parfum d'une vieille femme édentée, estropiée, en chaise roulante, les choses seront différentes. Mais pour l'instant, il n'en est pas question. Recréer la mort, je l'ai fait une fois avec un parfum sur-mesure qu'un seul de mes clients, Rick Owens, porte. Mais en règle générale, je ne vais pas faire un parfum qui plombe l'ambiance !

L'odeur du futur, d'après vous ?
Ça va dépendre de deux choses : de l'époque et de la recherche scientifique. J'adorerais réfléchir avec des ingénieurs à la conception d'une imprimante olfactive ! Mais question parfums, je ne sais pas où on va. Pour l'instant, on est encore dans le "tout sucré" à la Angel de Mugler, un parfum qui n'est pas arrivé par hasard. En 1992, la société avait envie de rassurant, de "doucereux", à un moment où on était sur le point de changer de siècle, avec la peur des conflits, des crises économiques ou humanitaires. Toute la période ne jurait que par le cocooning. La bouffe, ça rassure, rester chez soi aussi – on n'en est toujours pas sortis. Et pour cause, un siècle, quel qu'il soit, n'a jamais changé au triple zéro, mais quinze ans plus tard : en 1515, en 1715 avec la mort de Louis XIV, au moment de la première Guerre Mondiale... On est en plein dedans en ce moment, on le voit bien avec les évènements actuels. La seule fois où la parfumerie, qui fonctionne à la traîne, a été en avance, c'est avec l'eau de Cologne : il y a 400 ans, on a créé le produit "transgenre" par excellence.

A la manière du Peau d'Ane de Jacques Demy et de sa robe couleur du temps, y a-t-il une odeur ou un parfum que vous aimeriez créer et que vous n'avez jamais réussi à encapsuler ?
Un citron qui tienne vraiment très longtemps, qu'on n'arrive pas encore à faire aujourd'hui : l'essence est trop volatile, elle ne dure même pas une heure ! On y parviendra un jour, grâce aux nouvelles technologies. Dans mes masterclass ou dans les dîners, quand on me demande si mes parfums sont naturels, j'explique que le synthétique, en parfumerie, c'est comme l'électricité : je ne me vois pas vivre comme un Amish !

Un parfum doit-il forcément être un classique ?
Oui, parce qu'on a envie qu'il dure, de laisser une trace. Dans la parfumerie masculine, les iodés ne sont pas restés, par exemple, parce qu'ils étaient trop figuratifs : sentir la crevette ou l'huître, ça n'est pas aspirationnel... Et puis, comme Narciso Rodriguez me l'a un jour soufflé, "Classic is not a dirty word".

Propos recueillis par Claire Stevens.

Informations pratiques : La Collection des Essences est disponible dans les deux boutiques Elie Saab de Paris ainsi que chez Sephora Champs-Elysées.
À ne pas rater