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Quarante ans auprès d'Yves Saint Laurent : interview d'Anne Marie Munoz, directrice du studio

"J'ai toujours vécu dans le beau" dit-elle. Anne-Marie Muñoz a été directrice et administratrice du studio Yves Saint Laurent pendant quarante ans. Une vie au service de la couture et du prêt-à-porter du couturier.

L'interviewer, c'est prendre une leçon d'exigence tant elle se méfie des idées reçues, des amalgames et des fausses vérités. Tant de jours passés autour de la création dans une atmosphère bien plus concentrée que bavarde, l'ont formée au respect et à l'humilité qui la conduisent aujourd'hui à traduire le ressenti émotionnel de cette aventure commune avec une économie d'effets et de mots.

 

Paquita Paquin : Quand Yves Saint Laurent est arrivé chez Dior, à quel poste travailliez-vous?

Anne-Marie Muñoz : J'étais ce qui chez les notaires s'appelle un grouillot, le grouillot du studio de Mr Dior, mais pour arriver là il fallait vraiment remuer ciel et terre car ce n'était pas évident d'approcher le studio et de voir travailler Christian Dior et son équipe. Mon oncle, Henri Sauguet était un ami de Christian Dior et il avait eu la folie de me faire venir à Paris. Je tenais absolument à connaître Paris pour comprendre ce qui s'y passait au théâtre, au cinéma, écouter les gens parler, renifler l'air de Paris et quand mon oncle allait au théâtre, il m'emmenait.

 

Vous n'auriez échangé votre place pour rien au monde ?

Je me souviens de Mme Raymonde, Raymonde Zenacker, disant à mon sujet : " Non, elle n'a pas à être là, elle doit rester derrière le rideau et quand on a besoin de quelque chose, elle va le chercher la haut, dans les ateliers". Moi ça m'était complètement égal. Je ne comprends même pas à quel point ça m'était égal à l'époque, je voulais une seule chose par-dessus tout : être là.

 

Votre première rencontre avec Yves Saint Laurent ?

C'était en période de collection, on allait déjeuner. Je vois un jeune homme sortir et je demande à une amie de Mr Dior : "Qui est ce garçon ?" "Il est envoyé par Monsieur de Brunhoff, le directeur de Vogue". J'étais frappée par la façon dont il était habillé à une époque où la mode masculine n'existait pas. Il portait un gilet gris en tricot et un costume bleu marine trois boutons serré, mais serré(!!!), presque comme ceux d'aujourd'hui. Des jambes longues et tout ça, ça suivait. C'était un fil ! Il portait les cheveux très courts. Il sort donc en même temps que moi du bureau et me dit : " Vous voulez qu'on aille prendre un verre ? " Ce qui nous lia par la suite, ce fut un amour vraiment abstrait, une journaliste m'a demandé un jour : est-ce que c'était votre mari, votre amant, votre frère ? Non ce n'était pas ça : c'était une amitié profonde, une vraie amitié. J'ai eu beaucoup de chance.

 

Sur quoi s'est basée cette première entente ?

Ce qu'Yves aimait à cette époque c'était sortir, s'amuser, connaître de nouveaux milieux. Le lendemain au studio, alors que nous préparions les répétitions nous étions déjà plus proches. Tous les mannequins venaient pour une répétition générale comme au théâtre. Mme Raymonde m'avait collée derrière le rideau, et Yves m'en a fait sortir. Il faut que vous compreniez bien qu'Yves allait commencer à influencer beaucoup de choses dans la maison. Il existait en parallèle un designer en charge des objets pour le studio-boutique. Yves faisait faire des prototypes de vases Médicis, il essayait de s'impliquer tous azimuts, de pousser les portes dans de nombreux domaines pour s'y imposer. Il ne se contentait pas de dire "ah, c'est joli!", non, il faisait des propositions. Il imaginait des chapeaux qui allaient avec une certaine idée qu'il avait de la manière de mettre un chapeau. Yves habillait une femme complètement. Je pense qu'il était galvanisé par tout ce qui se concrétisait autour de lui. Il ne plantait pas un arbre pour avoir planté un arbre, mais parce qu'il avait une image globale de la femme et ça tombe magnifiquement bien parce qu'il possédait un sens inné de la mesure. Grace à lui, j'ai toujours vécu dans le beau.

 

Parlez-nous de ce sens de la mesure.

Oui, je l'ai vu retrancher des choses sur le modèle initial, non pas qu'il s'était trompé mais peut-être avait-il été trop loin et l'on ne comprenait plus clairement son intention. Son sens de la mesure était extraordinaire, je m'en étonne encore toute seule. Quand je suis dans la rue ou dans l'autobus, je refais mentalement les manches, je replace les boutons dans ma tête, j'imagine comment la tenue pourrait être améliorée selon la magie d'Yves. Je refais l'essayage!

 

Est-ce que vous avez eu très tôt l'intuition qu'il allait être le plus grand couturier de son époque ?

Non, on ne peut pas dire les choses comme ça! Mais plutôt que c'était un plaisir fou de s'amuser à habiller des gens d'une manière nouvelle...Et presque parfaite. Cela se faisait sans qu'on le décide. Pas du tout du style : "On va faire un imperméable, vous allez voir ce que vous allez voir" non, il venait tout seul l'imperméable, il venait à lui juste parce qu'il pensait : il pleut, il vous faut un imper. Par exemple, il manquait un T-shirt en satin pour porter sous le tailleur, alors je disais : "Il manque un t-shirt ; il faut le trouver parce que ça n'est pas possible, des robes du soir, on en a, et on en a plein!". Alors, j'adorais le moment où il prenait le crayon, le papier et vous dessinait un joli décolleté. Pas trop, ni moins, la manche bien équarrie, bien posée là ou il faut. Je me disais que personne ne pouvait faire ça comme lui.

 

Comment s'est décidée votre arrivée chez Yves Saint Laurent ?

En partant de chez Dior, je suis allée chez Guy Laroche pendant un an; à cette époque Yves n'était pas sorti du Val de Grâce et moi il fallait que je travaille. Yves a toujours pensé qu'on devait travailler ensemble mais l'idée avait été mise de côté. La maison Yves Saint Laurent s'est montée avec Pierre, Victoire et Claude Licard qui faisait l'administration du studio. Yves m'a dit : "Est ce que vous ne trouvez pas que vous devriez venir avec nous maintenant ? J'ai répondu : "Je n'attends que ça" et je me suis occupée du studio. Je pense sincèrement que ça n'est pas un homme qu'il fallait pour travailler là avec Yves et Pierre. Avec moi, ça c'est passé vraiment bien, je m'entendais très bien avec eux. Yves avait besoin de calme autour de lui. On écartait tout pour que ça se passe bien, pour le laisser à sa concentration.

 

Les mariages de couleurs inédits auxquels il se livrait étaient déjà sur le dessin où cela venait au fil du choix des tissus ?

Les deux ! Je crois que Marrakech a eu une grande importance dans son goût pour marier des couleurs. Quand il m'a emmenée à Marrakech, Yves a été très amical avec moi et cela l'a enchanté de voir que j'étais si enthousiaste.

 

Les tissus fétiches d'Yves Saint Laurent ?

Le grain de poudre, idéal pour traduire la clarté des dessins, plus sexy encore que le jersey, il permet de marier rigueur et légèreté. Yves regardait beaucoup les tissus, il les choisissait, moi ensuite j'adorais les mettre de côté et laisser mon imagination travailler. Qu'est ce qu'on peut faire avec ce tissu ? Comment va-t-il réagir ? Comment le prendre ? La recherche de tissu est essentielle. Le jersey est la matière qui a inauguré nos modèles Rive Gauche. Le jersey lui servait pour tout : une veste, une jupe. Le jersey était parfait pour lignes droites, les lignes sèches qui vous avantagent. On savait que le jersey allait marcher, on ne se posait même pas la question. Pourtant récemment j'ai vu une femme habillée comme ça et je l'ai trouvée lourde, le jersey aujourd'hui est sans doute dépassé, je touchais l'autre jour des vêtements que j'ai ici, c'est évident que la mode est devenue plus légère. Le tailleur et le flou Yves aimait la rigueur, le poids, les boutons bien placés, il n'aimait pas qu'une veste soit désordonnée sur le corps. Ce qui nous a bouleversé dans les ateliers c'est quand cette première espagnole, Mme Felissa, est arrivée venant de chez Balenciaga. Elle nous a retourné la tête. Pendant un moment, on en a perdu nos appuis. Elle ne savait pas faire une jupe droite et travaillait le flou d'une manière différente. Elle savait obtenir des robes de mousseline extraordinaires, des robes qui ne tiennent pas. Vous portiez la robe sur vous et c'est comme si vous ne saviez pas si vous alliez arriver jusqu'à la porte. C'était génial d'impression de légèreté, d'apesanteur.

 

La collection qui reste votre meilleur souvenir ?

Je ne sais pas les dates, mais ce qui m'a le plus épaté, c'est une collection rigoureuse toute en noir et blanc. Je sais que les couleurs et tout ça, c'est magnifique, je le sais, c'est très intéressant! Mais pour moi, le génie par-dessus tout c'est d'arriver à faire une robe noire qui ne se démode pas et que vous gardez des années.

 

Votre réaction à la collection scandaleuse de 1971, rétro 40, avec les mannequins rousses aux cheveux frisottés?

Qu'est ce qu'on s'est amusés! D'ailleurs, il n'y a que nous qui nous sommes amusés car personne n'aimait et personne ne vendait surtout! Moi j'étais déchaînée, j'ai fait une conférence en interne pour des vendeuses qui se posaient des questions. "Qu'est ce que je vais dire à Mme untel ?" "Mais on s'en fiche de Mme untel , elle n'est pas dans le coup." J'avais réponse à tout et des arguments à la pelle pour que cette mode passe le cap. On avait trouvé une fille rousse auburn extraordinaire : Annie Ferrari. Elle n'en revenait pas, car dès que je l'ai vue, on l'a prise et on l'a habillée, Yves a dit oui, c'est exactement celle qu'il nous faut. Ce défilé était très provocant, et pas facile à vendre! J'adorais cette mode en même temps la provocation qu'elle représentait nous faisait rire. "Qu'est-ce qu'elles vont dire ? Qu'est ce qu'elles disent ?" demandait Yves en parlant des clientes. Je ne sais pas ce qui l'avait inspiré.

 

On disait qu'Yves allait dans les cabarets comme l'Alcazar où les travestis imitaient les grandes stars Hollywoodienne.

Oui, c'est vrai, tu touches quelque chose d'exact.

 

Yves a imaginé une bande dessinée : la Vilaine Lulu, une gamine plutôt féroce.

Et c'était lui en plus ! Un côté de sa vraie nature. Yves prenait un plaisir fou à écrire et dessiner cette Vilaine Lulu et cela avait commencé chez Dior. La Vilaine Lulu servait de prétexte à raconter des choses de la vie très amusantes. Yves adorait plaisanter. Pendant qu'une journaliste un peu bas-bleu l'interviewait il m'a demandé un jour : "Mettez votre manteau derrière devant, allez voir Pierre et dites lui que je ne peux pas me débarrasser de cette journaliste." Je l'ai fait, j'avais l'air de porter une robe sac, des bas gris, il m'a coiffé d'un béret mis à l'envers. J'ouvre le bureau de Pierre ce que je ne faisais jamais : "Monsieur Bergé, Yves vous attend". Tout le long du chemin, Pierre ne s'est aperçu de rien ce n'est qu'une fois dans le studio qu'il a regardé ma mise, j'imitais la journaliste. Yves avait fait ça pour le plaisir, pour s'amuser, pour voir la tête que la journaliste ferait. Elle a fait une drôle de tête d'ailleurs puis elle a ri pour finir et nous aussi. Yves avait un oeil très vif sur les gens, il savait démonter les défauts d'une manière radicale. Il ne faisait pas ça en public, bien sûr.

 

Avez-vous l'impression que l'arrivée d'un mannequin dont la beauté le séduisait, stimulait le couturier ?

Quand elles débarquaient il voulait tout essayer sur elles : Katousha, Khirat, Khadija... Quand Khirat est arrivée, elle était très jeune, très gaie, elle portait un manteau masculin comme un par-dessus pied de poule marron et noir de chez nous. Quand Yves adaptait un vêtement d'homme pour la femme cela avait le pouvoir de la rendre très sexy. L'arrivée d'un nouveau mannequin le faisait évoluer dans son travail c'est ça que je trouve très intelligent.

 

Yves Saint Laurent pouvait poser son regard perçant sur une toile et garder le silence c'était à vous de déchiffrer ?

Je déchiffrais parce que j'étais là, mais l'atelier prenait tout aussi bien en compte ce qui n'était pas dit. Je me souviens de Monsieur Jean-Pierre premier d'atelier tailleur, entrant dans le studio et ressortant aussitôt. Si Yves ne s'exprimait pas beaucoup, vous saviez à quoi vous en tenir. Par exemple il pouvait pointer le nez sur le modèle en disant : "Ca va pas du tout". Il se levait par exemple arrangeait la toile avec les mains il disait encore : "Bon écoutez, on va revoir ça" et moi le soir ou le lendemain, je lui disais à lui tout seul. "Attendez, on va trouver une solution". Mais bon, quand on le dit, cela semble lourd, mais quand on le vit, c'est léger comme tout, ça coule comme une rivière. A l'époque de sa jeunesse, c'était très important qu'il ait peur, qu'il se trompe, et qu'il cherche.

 

Rituellement, le début d'une collection commençait avec ses dessins ?

Oui, et je partais du principe que personne n'y comprenais rien, qu'il n y avait que moi qui savait tout ce qu'indiquait un dessin. La première fois qu'Yves est venu avec des dessins de Marrakech, il y avait une telle richesse tout était là : la transparence, le côté militaire, le côté robe du soir classique les robes de bal. Tout était traité. J'ai toujours rangé précieusement ses dessins dans des cartons. Tout n'était pas réalisé, il y en avait trop de toute façon et encore, il ne nous montrait pas tout. C'était son plaisir d'habiller les femmes, jamais une contrainte.

 

Au studio, vous étiez toujours la même par rapport au miroir ? Cette place vous permettait-elle de dialoguer du regard avec lui ?

Oui, bien sur, il y avait une connivence dans le regard, à travers le miroir.

 

Vous vous teniez toujours à ses cotés pendant le défilé ?

Pierre faisait passer les mannequins, donc il se retrouvait presque au milieu du podium, on pouvait le voir. Parfois, il lançait les mannequins en les attrapant par l'épaule. Yves disait : "Tu vas abîmer l'épaulette, laisse là partir". Moi et Loulou nous regardions si les gens applaudissaient ou non. Loulou plaçait les chapeaux, les accessoires. Ca n'était pas grand comme endroit; tout ça se passait dans un inconfort total. Lorsque Monsieur Saint Laurent sortait pour saluer, c'était souvent sous une standing ovation. Lorsqu'on a commencé à défiler en musique, ce fut un coup de génie! La combinaison de musiques très puissantes et des modèles apportait l'émotion.

 

A l'époque Dior, vous sortiez dîner ensemble avec Yves et Karl ?

Ca c'est il y a très longtemps, j'ai entendu Karl parler de cette époque et répliquer au journaliste : "Vous me parlez du moyen âge". J'adore l'humour de Karl. J'ai même lu une interview où il confiait s'être bien amusé avec Yves. Ceci dit il faut bien que Karl rattrape un peu. En tout cas, nous nous sommes bien amusés tous les trois.

 

Avez-vous des souvenirs liés à Belle de jour ?

Nous avions une grande admiration pour Buñuel. Il a annoncé qu'il voulait venir au studio pour voir ce qu'Yves faisait pour le film, on lui a offert le champagne. Il a dit à Yves qu'il l'admirait. Yves avait fantasmé sur la tenue et on a découvert le pouvoir suggestif d'une petite robe noire avec col et poignets blanc qui devient tout ce qu'il y a de sexy. C'était l'Espagne ça!

 

Le soir, vous échangiez des coups de téléphone avec Yves ?

Je n'avais pas besoin d'appeler. Je n'étais pas assise que le téléphone sonnait et le matin aussi, avant que parte travailler ce qui était plus délicat car je m'occupais de mes enfants. Nous échangions par rapport aux corrections. Il me donnait des directives et cela nous laissait du temps pour préparer les choses avant son arrivée. Quand je pense que ce garçon qui avait tout n'a pas été capable de se faire une vie plus heureuse...

 

En quarante ans, votre rôle de directrice du studio est devenu très important.

Oui, mais on savait le faire et ça n'était pas lourd. J'essayais toujours d'agir selon son discernement. Si Yves partait dans un sens et bien nous n'allions pas faire le contraire.

 

Propos recueillis par Paquita Paquin.