Mystérieuse Betty Catroux

Publiée Le Jeudi 20 Mai 2010 à 14:35

Couramment qualifiée de muse ou d'égérie, Betty Catroux fut surtout une amie fidèle d'Yves Saint Laurent. A la fin des années soixante, ils se reconnurent parce qu'ils partageaient la même silhouette androgyne, élancée, mais aussi le même caractère tourmenté. Si elle se refuse à penser qu'elle aurait pu l'inspirer, Betty Catroux s'est toujours sentie en phase avec la part masculine et interlope des créations d'Yves Saint Laurent.

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Betty Catroux, Yves Saint Laurent et Loulou de la Falaise

Paquita Paquin : À quoi attribuez-vous l'allure que vous avez ?

Betty Catroux : Je ne sais pas. Je suis née comme ça, c'est un cadeau du bon dieu. Toute ma vie, je me suis habillée et coiffée pareil. Avant de connaître Yves Saint Laurent, je portais déjà des jeans avec t-shirt et veste d'homme. C'est une espèce d'uniforme dans lequel je me sens bien, c'est entièrement naturel, sans préméditation, sans calcul. Je ne suis jamais habillée en fille. C'est comme ça, une seconde peau.

Comment avez-vous rencontre Yves Saint Laurent ?

C'est très simple, il m'a vu dans une boite de nuit, chez Régine. Je devais être en train de danser et il a voulu me rencontrer et comme il était très timide, il a demandé à un ami qui était à sa table de me proposer de boire un verre avec eux et puis voilà ! Il m'a proposé tout de suite de défiler pour lui et j'ai dit non parce que je n'aimais pas ça. Du coup, on ne s'est jamais plus quittés. J'étais une fille de la nuit, comme vous savez, je n'étais pas très sur terre et je ne le suis toujours pas. Ça s'est passé tout naturellement. Je ne suis même pas sûre que je savais qui était Yves Saint Laurent. Pourtant il était déjà très connu et magnifique blond et tout en cuir noir. Ce devait être en 1967 ou1968. Il s'est sans doute reconnu en moi. Mon physique lui a tapé dans l'oeil j'étais androgyne, asexuée, c'est une chose qui le touchait c'est sûr, mais notre ressemblance n'était pas seulement physique, on se ressemblait, aussi moralement, mentalement, ce qui est assez incroyable...et là où il est très fort, c'est d'avoir senti que je pouvais être une âme soeur.

Vos caractères étaient très proches. Aviez-vous aussi les mêmes goûts ?

Nos caractères étaient quasiment identiques avec des grandes dépressions, des périodes de grand " High ". On était vraiment pareils. Nous avions beaucoup de goûts en commun, nous n'étions pas forcément de grands lecteurs ni de grands mélomanes, on s'entichait parfois de certains groupes de musique. On avait une passion pour les Rolling Stones, on adorait tout ce qui était louche. Nous adorions la nuit, les excès. On ne parlait pas de mode, on ne parlait jamais des gens car ils ne nous intéressaient pas beaucoup, Nos conversations étaient très centrées sur nous-même, nous étions tous les deux dans nôtre bulle, on voulait s'isoler.

A cette époque vous vous voyiez souvent ?

A partir du moment où l'on s'est rencontrés, on s'est vu ou parlé tous les jours de notre vie jusqu'au dernier souffle, j'étais avec lui à la fin. C'est une vie entière passée ensemble. C'est une telle chance de rencontrer quelqu'un d'extraordinaire. Yves était un génie absolu. Tant de filles ont rêvé de le connaître et d'être remarquées par lui. J'ai eu une chance folle. Je dis toujours que ma vie est un conte de fée moderne.

Ça voulait dire quoi " être la muse d'Yves Saint Laurent " ? Vous l'inspiriez ?

Pour la partie masculine de ses créations, probablement. Mais je déteste parler comme ça, cela me gêne de me mettre en avant, car tout ça s'est passé très naturellement, mais c'est une évidence, je suppose.

Vous étiez souvent habillée en Yves Saint Laurent ?

Ecoutez, à partir du moment où je l'ai rencontré, et jusqu'à aujourd'hui j'ai passé ma vie habillée en Saint Laurent et je passerai ma vie en Saint Laurent. Bien sûr avec les mélanges qu'on fait maintenant : des jeans mélangés avec des vestes d'homme de la haute couture ou de la Rive Gauche.

Yves Saint Laurent a-t-il fait des vêtements sur vous ?

Oui, pour certains événements ou des soirées, il a fait beaucoup de vêtements sur moi et comme on était tellement liés et intimes, c'était fait dans le rire et la joie. Le plus fréquemment, je prenais tout ce que je voulais dans la collection et comme disait Coco Chanel, le modèle le plus merveilleux c'est celui qui a été fait par le créateur. J'avais la grande chance de pouvoir choisir ce que je voulais et, ce que je voulais, c'était ce qui était masculin. Les smokings, les costume d'homme que j'ai toujours portés sans accessoires car je mettais les vestes sans chemises, je portais le vêtement à cru. J'ai la chance d'avoir chez moi un petit musée merveilleux que mon mari François Catroux, qui est décorateur, m'a construit pour mes vêtements Yves Saint Laurent. Il y a des choses magnifiques que j'ai gardées et que je mets encore maintenant. J'ai beaucoup de chance, je dois avoir une vingtaine de smokings, des vestes brodées, des costumes-pantalon...

Vous n'avez jamais fait un écart pour une robe longue ?

C'était pour faire plaisir, pour de grands bals comme il en existait encore à cette époque. Je portais des robes longues en pestant : " Ce n'est pas mon truc ". Tout comme les robes courtes et les vêtements un peu féminins. Yves faisait des robes smoking avec de grandes fentes sur les côtés, je me débrouillais toujours pour prendre des robes qui n'avaient rien à voir avec une robe de femme normale. Je m'en sortais comme ça.

Vous aviez une activité proche de la mode?

Non, c'est ça la merveille ! J'ai eu une telle chance, je remercie Dieu tous les jours. Je n'avais aucune activité, je suis une personne entièrement portée, entretenue toute ma vie. Je ne travaille pas, je suis un cas tout à fait exceptionnel. J'ai été tellement gâtée, sans avoir aucune obligation sauf morale évidemment. Les seules choses que je faisais étaient agréables et amusantes : des photos, des voyages...

Vous avez fait beaucoup de voyages avec Yves et avec la Maison Saint Laurent ?

Oui, j'ai fait tous les voyages avec la Maison, les voyages privés et les vacances à Marrakech. Pour la maison Saint Laurent, nous sommes allés partout, au Japon, en Chine, en Amérique, j'étais de tous les voyages. Ce qui m'a marqué, c'est qu'à la minute où l'on arrivait quelque part, lui et moi, nous voulions repartir. Nous sommes allés au Japon et au bout d'une journée, on a décidé que ça n'était pas pour nous et Dieu sait que c'est un pays tellement intéressant ! Nous avons été pris d'une crise et nous avons décidé de rentrer le lendemain. Lui et moi étions les deux seuls qui ne voulions rien savoir. Nous étions identiques dans nos réactions. Yves avait la chance d'avoir quelqu'un comme Pierre Bergé qui l'aidait dans les situations difficiles et qui le protégeait. En fait Yves détestait être loin de chez lui.

Que ressentiez-vous lorsque vous assistiez a un défilé de Haute Couture ?

J'étais en admiration bien sur, et, chaque fois que quelque chose me concernait personnellement, comme tout ce qui était masculin et tout ce qui était en cuir, j'avais alors un grand " High ". Yves avait comme moi une passion pour le cuir noir, comme pour tout ce qui était un peu louche. Yves qui à la base était assez conventionnel, était très attiré par ce qui ne l'était pas. Comme moi, qui suis vraiment le contraire de quelqu'un de conventionnel. Ca l'attirait beaucoup.

Et quand passaient des robes qui ne convenaient pas à votre style ?

Alors là je m'endormais un petit peu ! Quand passaient des robes longues d'une grande beauté, je regardais ces merveilles mais je commençais à penser à autre choses, car cela me concernait moins mais tout en restant très admirative évidemment. Ses collections étaient des chocs pour tout le monde, je comprenais la réaction des gens. Yves Saint Laurent n'avait rien à voir avec les couturiers de son époque. Il était d'une dimension supérieure, de l'ordre du grand artiste, du génie, cela n'a rien à voir.

Qu'avez-vous ressenti en voyant l'exposition ?

J'ai eu une énorme émotion , comme une grande tristesse de voir tout ça exposé comme ça. Cela m'a rendu triste mais pas nostalgique car je n'ai aucune nostalgie contrairement à lui qui parlait toujours du passé. Moi, j'aime mille fois mieux aujourd'hui qu'hier, et peut-être que demain sera encore mieux. J'adore ce que je vis aujourd'hui, d'ailleurs je ne me sens bien dans ma peau que depuis 2000. Les dix plus belles années de ma vie sont de 2000 à 2010 car à l'époque où je sortais tant, j'étais finalement très mal. J'ai tout fait à rebours.

Finalement vous vous êtes guérie de ce caractère plus facilement que lui ?

Oui cela a mis longtemps, cela fait à peine dix ans que cela va beaucoup mieux. C'est long, mais cela vaut la peine. Lui au contraire était tellement nostalgique de toutes ces choses comme les grands bals, qui pour moi sont finalement de mauvais souvenirs. Evidement, la vie était moins angoissante, on se réveillait pour faire des plans pour s'amuser. On s'appelait pour dire " Qu'est ce qu'on va faire d'amusant ce soir ?". Désormais je suis très proche de Pierre Bergé qui lui, vit son époque et s'intéresse à tout ce qui est d'aujourd'hui contrairement à Yves qui n'aimait pas cette époque et plus particulièrement l'attitude des femmes de notre époque. Il aimait le mystère ! Une chose qu'on ne voit plus. Aujourd'hui personne n'est plus mystérieux et Yves Saint Laurent n'aimait que ça au fond.


Propos recueillis par Paquita Paquin

 

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