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Loulou l'extravagante, interview

Loulou de la Falaise répond à mes questions avec désinvolture tout en confectionnant un bouquet d'anémones pour le goûter qu'elle s'apprête à donner dans l'après-midi pour les enfants de Marlon Richards et Lucie de la Falaise, sa nièce et pour le tout jeune fils d'Harumi Klossowska, la demi-soeur de son mari Thadée. Le rendez-vous a lieu dans son appartement-atelier d'artiste, véritable capharnaüm chic et bohême où se côtoient des objets insolites et sublimes sous la haute autorité d'un lustre en cristal de 400 bougies.

 

Paquita Paquin : Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Yves Saint Laurent ?

Loulou de la Falaise : Oh très bien ! J'ai rencontré Yves en 1968. J'arrivais de Londres, en instance de divorce et j'étais de passage chez un copain, Fernando Sanchez, le meilleur ami d'Yves Saint Laurent et de Karl Lagerfeld . Tous les trois avaient suivi en même temps les cours de la Chambre Syndicale. L'occasion de notre rencontre fût un goûter du dimanche après midi dans la très belle lumière de la place Fürstenberg où se trouvait l'appartement de Fernando. Il avait invité aussi Clara Saint, Thadée Klossowski, Betty Catroux . Quand je raconte cette histoire, les gens restent hallucinés à l'idée qu'on pouvait faire des goûters à l'époque.

 

Vous aviez le charme de l'Étrangère ?

En 1968, à Londres, les moeurs et la mode étaient très libérées, je portais des jupes ultracourtes ou des robes de mousseline fleuries d'Ossie Clark avec des bottes Yves Saint Laurent Rive Gauche, très jolies. Je n'avais jamais vécu à Paris. J'étais une créature très extravagante pour les Parisiens qui eux n'avait pas bougé. J'avais travaillé pour un magazine de mode en Angleterre, mais j'étais complètement ignorante de la couture française. Je savais qu'Yves Saint Laurent était très connu, mais je n'étais pas si épatée que ça, ni intimidée outre mesure à l'idée de le rencontrer. C'était pourtant quelqu'un qui intimidait pas mal! Je trouvais également que Pierre Bergé était la personne la plus française qu'on puisse imaginer. Mon père était moitié français, moitié irlandais, mais je n'avais jamais connu de Français. J'étais bilingue, mais vu que j'avais vécu à Londres et aux Etats-Unis avec ma mère, mon Français s'était un petit peu rouillé. Outre-manche, nous n'avions pas le culte du couturier comme ici. Tout le temps que je suis restée à Paris, j'ai vu Yves plusieurs fois, on dînait ensemble et en tant qu'enfant de divorcée, j'étais fascinée par la passion entre Yves et Pierre, qui étaient ensemble depuis déjà neuf ans. Cela me semblait une éternité et je trouvais cela extraordinaire d'être aussi fou l'un de l'autre, de se quereller, de se réconcilier. Il y avait un côté extrêmement dramatique et drôle dans cette relation. Yves avait un grand sens de l'humour et un côté enfantin qui rejoignait mon propre côté enfantin. On s'est très bien entendu, et je n'ai pas été intimidée par Yves jusqu'à ce que je commence à travailler avec lui.

 

Ça n'est pas arrivé tout de suite...

Après ce séjour parisien, je suis allée à New York où j'ai passé quelques années à travailler avec Halston et Giorgio Sant' Angelo qui ont disparu maintenant. J'ai toujours travaillé dans le milieu de la mode, je faisais les tissus et des collections avec les uns et les autres. Un beau jour de 1972, Yves et Pierre m'ont appelé et m'ont demandé si je voulais venir travailler. J'étais en vacances chez Diane de Fürstenberg en Sardaigne et comme j'étais en Europe, je suis allée les voir à Paris et nous nous sommes mis d'accord. Personne au studio, pas même Anne Marie Munoz, n'a su à l'avance que j'étais embauchée. Ils l'ont su le jour de mon arrivée.

 

Une arrivée très remarquée?

Comme j'étais un peu prise de panique, je me suis habillée super classique, jupe grise etc. Un peu comme si j'allais au Lycée Français! Yves, à la dernière minute, avait prévenu ses proches collaborateurs. " Je vous préviens, j'ai une amie très extravagante qui arrive ". En fait d'extravagante, ils ont vu arriver cette espèce d'écolière...

 

Votre fonction était définie ?

Non pas du tout. Alors après quelque temps, j'ai dit " Bon et bien, je vais faire les bijoux ". La personne qui les faisait était en vacances, je crois et personne n'a dit non, alors bon j'ai fait les bijoux. Cette même personne s'occupait aussi des sacs et des ceintures et ça lui était un peu égal. Après ça j'ai dit : " Je ferai volontiers la maille aussi ". Yves adorait le tricot et là on s'est mis d'accord ensemble.

 

Y a t-il un ou même plusieurs vêtements que vous portiez et qui aurait pu l'inspirer ?

Non, ça c'est très difficile à dire. Yves était très créatif, il interprétait tout ce qu'il voyait. Il ne copiait pas, il pouvait s'inspirer, mais en faisait quelque chose à lui. Ce qu'il a aimé chez moi c'est ma liberté, mon habilité à mélanger les choses qui ne sont pas supposées aller ensemble, mon sens des couleurs que lui possédait de façon innée à cause de son enfance à Oran, mais qu'il n'avait jamais vraiment osé sortir de lui-même. Je lui ai ouvert des portes, il avait besoin qu'on lui ouvre ces portes-là.

 

Comment décrire l'ambiance du studio ?

J'ai beaucoup de souvenirs variés et plutôt bons, car les meilleurs moments d'Yves, c'est lorsqu'il travaillait. Il était alors à son top.

 

L'atmosphère au studio était-elle pesante ?

Je n'ai jamais remarqué qu'elle était lourde mais probablement que ça l'était un peu, comme dans une famille, mais mon rôle à moi, c'était la légèreté au contraire. Je faisais donc abstraction de la pesanteur. Dans cette maison où tout le monde vouvoyait tout le monde, j'étais la seule à tutoyer Yves et Pierre puisque je les avais rencontrés comme amis avant de travailler avec eux. En France, l'histoire du tutoiement et du vouvoiement a beaucoup d'importance dans les rapports qu'on a avec les gens. Le fait de les tutoyer me donnait un rôle plus léger, c'était un peu plus comme si j'étais avec mon grand frère, c'était un peu plus amical. Moins de respect, même si je respectais énormément Yves, artistiquement et pour sa créativité.

 

Des moments de grande détente entre vous ?

Yves avait un grand sens de l'humour sur lui-même et son entourage. Il nous prenait parfois des fous rires de chipies par exemple quand le mannequin arrivait triomphalement portant une chose pas totalement au point. Tout à coup on se regardait, on avait un fou rire et si le mannequin s'offensait, on disait " Mais non, c'est la tenue, elle est grotesque".

 

Après la vente de la maison de couture, créer la marque Loulou de la Falaise fut une évidence ?

Après tant d'années passées aux côtés d'Yves Saint Laurent personne ne m'aurait engagée et, d'un autre côté, j'étais trop jeune pour la retraite. Aujourd'hui, je crée des bijoux pour le couturier américain Oscar de la Renta et je développe ma marque à New York avec une collection de prêt-à-porter, d'accessoires et d'objets de décoration à des prix très accessibles, destinée au téléachat qui est un système de vente beaucoup plus sophistiqué aux Etats-Unis qu'en Europe. À Paris, on trouve mes créations dans la boutique Loulou de la Falaise de la rue Cambon.

 

Une expression d'Yves Saint Laurent qui vous aurait marquée ?

Lorsqu'il n'aimait pas quelque chose, Yves disait : " Ca fait mode ! ". De son côté, Helmut Newton quand il n'approuvait pas une pose pour une photo, disait : " Ca fait photo de mode ! ". C'est une appréciation qui prouve qu'il y avait quelque chose de commun à leurs deux univers. Ils aimaient beaucoup le luxe et la volupté mais surtout pas le côté petit-bourgeois.

 

Comment se passait pour vous le final d'un défilé?

J'ai toujours pleuré au final des défilés Saint Laurent. La salle pleurait, les coulisses pleuraient. Yves était quelqu'un qui savait créer une émotion aiguë chez les gens. Une chose absolument au-delà de la normale.

 

Ce qui provoquait cette émotion?

Les choses qui font pleurer, ce sont les choses qui sont parfaites. Un violoniste qui joue admirablement, cela peut émouvoir aux larmes... Quand on réussissait à mettre les choses ensemble, la musique, la jeune fille et le vêtement fait sur elle, on atteignait une espèce de fil de perfection. C'est ça qui était émouvant.

 

Vos collections préférées ?

J'ai adoré une collection de prêt-à-porter : les Carmen. J'aimais le prêt-à-porter sans doute parce que c'était plus proche de moi que la couture. Ce que j'aime par-dessus tout dans les collections de Haute Couture, ce sont les robes voile dans les couleurs terre, ombre, poussière, des robes de femmes qui auraient pu traverser un désert. J'ai une adoration pour ces tenues là ainsi que pour les smokings bien sûr.

 

Les mannequins préférés d'Yves Saint Laurent ?

On parle beaucoup de ses muses, de Betty, de moi et des grands mannequins africains qu'Yves a adorés. Mais il ne faut pas oublier qu'il aimait de nombreux types de filles, l'Irlandaise par exemple. Avant la beauté physique, il retenait l'élégance du geste. Yves n'était pas spécialement attiré par les mannequins star, elles l'intimidaient, il pensait même qu'elles pouvaient dénaturer ses vêtements. Si Laetitia Casta l'a touché c'est parce qu'elle était vibrante. Elle avait, tout comme Yves d'ailleurs, une étoile au-dessus de la tête. On pouvait lui prédire un avenir brillant.

 

Que ce que vous avez admiré le plus chez Yves Saint Laurent ?

J'aimais son côté pas Gogo du tout, sa facilité à ne pas suivre les modes, sa capacité à simplifier, son refus des effets gratuits. Son goût pour l'épure, pour l'élimination du travail savant m'épatais... J'aimais le côté moderne d'une blouse qu'on pouvait porter avec une robe à traîne comme avec un short en coton blanc. J'admirais son perfectionnisme et sa maîtrise du métier qui était hors norme. J'admirais sa façon de laisser toujours une place entre le vêtement et le corps, qui laissait la tenue frémir sur la silhouette au lieu de la mouler. J'aimais aussi sa fierté, son amour de la compétition et du challenge. Il était très à l'écoute et quand il n'avait pas la réaction qu'il attendait, il se défonçait pour nous épater.

 

Propos recueillis par Paquita Paquin

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