L'exposition Yves Saint Laurent du petit Palais fermera ses portes à la fin du mois. Nous avons à nouveau interrogé Florence Müller historienne de la mode, co-commissaire de l'exposition avec Farid Chenoune. Elle ne se borne pas à raconter le déroulé de l'exposition au fil des galeries des rotondes et des grands escaliers, elle multiplie les considérations qui éclairent la créativité du couturier et la rendent plus palpable.
Vous êtes historienne de la mode. Combien de fois avez-vous été commissaire d'exposition?
De multiples fois. Je n'ai jamais compté, mais je pense que cela peut approcher la centaine, j'ai commencé à la fin des années 70, quand j'étais l'assistante d'Yvonne Deslandres ensuite on s'est installé au Musée des Arts de la Mode aux Arts déco.
Dans le cadre du musée, on faisait deux grandes expos par an plus plein de moyennes ou petites expositions un peu partout dans le monde : en Asie, dans les pays de l'Est. Je pense que je devais travailler sur une trentaine d'expos par an. Ensuite, après avoir quitté le musée j'en ai fait moins mais j'ai continué à travailler comme commissaire comme il y a un an pour une expo Dior en Chine : Dior et les artistes. J'ai déjà été commissaire d'une exposition Saint Laurent au musée des beaux-arts de Montréal.
Tous les vêtements exposés viennent de la fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent ?
À trois exceptions près, il y a une robe appartenant à la comtesse de Ribes, une autre de Charlotte Aillaud et encore une de Michèle et Olivier Chatenet. Elles correspondent à des besoins très précis, des questions de couleurs dans un groupe.
Vous avez choisi de ne pas présenter uniquement des robes ?
Oui, il y a une salle consacrée à la séance de photo faite avec Jean Loup Sieff pour le parfum où Saint Laurent pose nu. Barbara Sieff a eu l'idée de présenter les quatorze photos faites pour la séance et au milieu d'elles, il y a la photo choisie pour la publicité. Barbara Sieff montre cela pour la première fois et publie un livre sur cette série.
Il y aura aussi dans d'autres salles des photos encadrées de Newton et de Peter Knapp. C'était important qu'il n'y ait pas que des vêtements pour rythmer l'exposition. Ainsi, les chansons d'Alain Chamfort s'écoutent dans un escalier monumental avec des vitres avec des canapés bornes d'écoute à mi-parcours. Ensuite on repart sur la galerie et les salles sont de plus en plus riches.
La bande dessinée par Saint Laurent de 'la Vilaine Lulu' ce sont des histoires assez rudes d'une petite fille épouvantable égocentrique qui ne pense qu'à son bonheur et à son bien-être et qui est prête à écraser tous les autres enfants et à manipuler les adultes pour arriver à ses fins. Il y a un extrait de film car il existe un film fait à partir de cette bande dessinée et il y a des planches originales exposées.
Les tenues de Belle de Jour sont l'expression de la modernité ?
Totalement ! C'est ne jamais être là où l'on vous attend, ne jamais être celle que l'on croit que vous êtes, êtres toujours surprenante, ne pas être too much. Cela a été engendré par cette époque et aujourd'hui on l'a intériorisé, on y réfléchit même plus. L'idée de tempérer continuellement et ne jamais être 'enfermable' dans une catégorie est maintenant une évidence. On joue toutes avec ça.
Pensais-tu aux jours où tu as vu ces modèles défiler ?
Oui et alors la aussi il y a souvent des surprises, un modèle magnifique sur une femme vivante peut s'avérer catastrophique sur un mannequin statique. Il a fallu faire une pré séléction de mille robes sur des mannequins d'expo pour voir ce que cela donnait. C'est difficile de se rendre compte, il y a parfois des surprises. Certaines robes sublimes deviennent super moches et d'autres qui avaient l'air de rien du tout sur le cintre sont superbes sur le mannequin.
La maison Saint Laurent a été la première dans l'histoire à archiver. On a commencé à archiver avant même que les musées de mode n'existent vers la fin des années 70. À la fondation il y a un nombre de modèles faramineux : 5 000 costumes. Les archives Chanel ne comptent pas plus de 500, 600 pièces. Dior, pareil.
Pierre Bergé a eu l'intuition de la légende Yves Saint Laurent ?
Il a eu les initiatives d'archivage et les commémorations ont suivi, Pierre Bergé a commencé à construire le monument très tôt quand Yves Saint Laurent avait la trentaine, la quarantaine et quand il arrive à la cinquantaine, cela suit aussi sa vie. Moi je pense qu'il y a beaucoup Bergé derrière ça.
On pense aux Beatles à Elvis Presley qui ont construit leur légende en cinq ou dix années. Il n'est pas nécessaire de faire ces preuves pendant quarante ans...
Ce n'est pas nécessaire, ce sont des gens dont on peut penser qu'ils ne s'éteindront jamais comme Marilyn Monroe. Marilyn Monroe, c'est un postulat de base.
Qu'est ce qu'on peut connaître de l'homme à travers son style ?
À travers son style, on peut sentir son origine sociale, sa famille bourgeoise mais pas traditionnelle vivant à l'étranger. Ce n'est donc pas une famille bourgeoise coincée mais une famille qui connaît les usages du monde. Il a déjà, dès son enfance, tous les mélanges et les registres présents dans sa vie. Son arrivée à Paris, cette soif de la capitale, de l'action, de ce côté vibrant de la ville. Et puis toutes ces nuances et cette rencontre entre l'éblouissement de l'Afrique du Nord et la grisaille parisienne, on la retrouve dans le style des choses très austères comme le caban et tout à coup un feu d'artifice de couleurs, mais toujours, toujours mesuré. On peut voir sur tous les modèles, il y a toujours un moment où Saint Laurent s'arrête. Ça suffit ! On ne va pas rajouter un noeud ou une fleur.
La salle du dernier bal...
C'est tout d'abord un tableau, c'est la plus grande salle et elle à la volonté de vous couper le souffle. C'est un grand mural fait à partir d'une photo du guépard traité de façon très moderne, on voit Burt Lancaster dans la fameuse scène de la valse.
Cette thématique illustre des commentaires qu'ont souvent fait Bergé et Saint Laurent fin 70 début 80. Ils disaient : " la haute couture c'est fini, les gens ne comprennent plus le monde. L'univers dans lequel la haute couture se déployait avec aisance et justesse n'existe plus. Les usages de ce monde ont disparu d'où la photo du guépard : un monde se termine et là il y a les grands dominos, les robes du soir, les sorties d'opéra." Tout cela suggère l'idée que quand Saint Laurent fait la collection ballets russe et qu'il l'intitule Opéra, c'est à cette époque, comme par hasard, qu'il n'est plus nécessaire de venir en robe longue à l'opéra, on peut y venir en jean. C'est la fin d'un monde. Et Saint Laurent choisit ce moment-là pour réintroduire les grands dominos d'opéra, car il voit le jean envahir tout et tout de suite il exprime une nostalgie.
Propos recueillis par Paquita Paquin
Taylor Swift mitraillée par ses fans français
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