Les vies et les modes de Jean Jacques Picart

Publiée Le Lundi 6 Février 2012 à 14:53

Des lunettes rondes qui agissent comme un scanner depuis plus de quarante ans de métier. Jean-Jacques Picart est ce qu'on appelle une éminence grise de la mode, une parole qu'on écoute, que l'on jauge au fruit d'une expérience et d'une longue observation du métier qui se raconte dans l'ouvrage "Des vies et des modes". Soit un carnet de souvenirs bien vivant, qui se laisse aller au gré de commentaires et d'interviews qui ne figent rien du passé, mais trouvent ici une clé à molette, un outil intelligent pour conseiller les jeunes créateurs et ceux qui sauront s'en servir !

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Portrait de Jean-Jacques Picart

Arrivé à l'âge de 23 ans dans le sérail de la mode parisienne, son premier choc fut la collection Haute Couture d'Yves Saint Laurent, hommage aux années 40. Une collection qui saisit ce que la mode des créateurs des années 80 ne cessera d'amplifier, des relations passées et présentes sur la circonvolution des styles pour avancer d'un pas de plus vers la modernité. Le contemporain a besoin d'un rétroviseur. Un flair que Jean-Jacques Picart appliquera avec nuances auprès de ses rencontres, celle importante avec Christian Lacroix avec qui il fonde sa maison de Couture en 1987, et la confiance que lui accorde Bernard Arnault, PDG de LVMH.

Conseiller du Roi, Jean-Jacques Picart n'en a jamais fait un usage abusif, préférant conduire en toute sécurité des créateurs auxquels il croit dur comme fer pour leur talent brut, d'Helmut Lang à Hedi Slimane chez Dior Homme. Son regard et son analyse, que l'on pourrait considérer cyniques, s'appliquent quotidiennement. Il connaît les faux-pas du métier, mais laisse l'entière responsabilité du chemin aux créateurs, privilégiant l'aide à la communication dont la mode ne peut se passer aujourd'hui. Et cette plateforme est désormais vaste, du défilé à la presse et autres labyrinthes médiatiques.

 

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour sortir ce livre ? Quel a été l'élément déclencheur ?

En fait je n'ai pas attendu. Je n'y avais jamais pensé jusqu'à ce qu'un jeune styliste avec qui je déjeunais me dise un jour : "c'est tellement utile et pratique tout ce que vous racontez sur la mode, pourquoi vous n'écririez pas un livre pour partager votre expérience avec tous ceux qui se destinent aux métiers de la mode. Ce que vous racontez, on ne l'entend pas dans les écoles !"

 

Plutôt qu'avoir opté pour une biographie classique, vous avez choisi de faire participer de nombreux intervenants dans cet ouvrage. Pourquoi ?

Tout simplement parce que la mode est un métier qui se fait obligatoirement avec les autres, tous les autres. Isolé, on fait mal la mode. Seuls les artistes peuvent se permettre d'être seuls ! De plus, en mode, il n'y a pas de vérité absolue, il n'y a que des vérités subjectives et personnelles. Je me suis dit qu'en multipliant les intervenants je donnerais un reflet plus impressionniste, plus juste et plus ample de ce que la mode a été hier, de ce qu'elle est aujourd'hui et de ce qu'elle peut devenir demain.

 

Beaucoup de gens sont très nostalgiques en matière de mode, notamment des années 80. Cela ne se ressent pas du tout dans votre livre, mais est-ce que vous vous sentez nostalgique d'une époque en particulier ?

Je ne suis pas nostalgique d'une période en particulier : je suis toujours tellement curieux de ce qui se passe aujourd'hui mais je dois avouer que je peux certains jours être nostalgique de la gaité et de la légèreté avec lesquelles la mode se faisait (et sérieusement pourtant !) dans les années 70 et 80. Ce qui est vrai, c'est que je suis nostalgique de certaines personnes que j'ai aimées ou avec lesquelles j'ai travaillé et que je ne vois plus. Mais c'est plus de l'ordre du sentimental, que du " fashion ".

 

Vous avez découvert de nombreux créateurs. Selon vous, qu'est ce qui fait que vous n'êtes pas passé à côté ? Est-ce que cela vous est paru évident à chaque fois ?

Il y a de très nombreux talents que je n'ai pas senti venir ! Heureusement ! Probablement parce que je n'avais pas la même sensibilité qu'eux ou que le personnage ne me séduisait pas assez pour que je puisse être inspiré efficacement par ce qu'il avait envie de faire ou de vivre.

 

Comment se passent généralement ces rencontres ?

Toutes les rencontres que j'ai eu le privilège de faire avec les créateurs sont uniques et donc très intéressantes. Et pourtant, elles sont toujours assez banales : le hasard qui fait mieux les choses qu'on ne pense, plus une première impression particulière qui me donne envie d'en avoir une seconde, et puis les choses s'enchaînent d'elles-mêmes.

 

Aujourd'hui encore, vous prenez toujours le temps de recevoir et de conseiller les acteurs du monde de la mode, petits et grands, jeunes et moins jeunes. Pourquoi ?

Parce que je suis très redevable au destin de m'avoir donné tant de formidables opportunités et que je veux croire qu'il continuera à me gâter encore un peu... Je ne sais jamais d'où la bonne surprise arrivera, derrière qui le talent se cache. Donc je suis toujours à l'affût, un peu comme les collectionneurs sont en permanence à l'affût d'une nouvelle "merveille".

 

Vous avez débuté votre carrière en 1969. Si vous ne deviez garder qu'un seul souvenir, quel serait-il ?

Indéniablement la collection Haute-Couture d'Yves Saint Laurent en 1971, celle qu'on a surnommée "les années 40". C'est ce jour-là que j'ai commencé à y voir un peu plus clair : la mode est un langage, qui sert à raconter qui on est, en quoi nous sommes différents des autres, et en quoi nous méritons un peu d'être remarqués peut-être. Et tout cela avant d'avoir eu le temps de prononcer un mot.

 

Quel est selon vous le changement majeur que la mode ait connu ces 20 dernières années ? Est-ce qu'Internet a changé les choses selon vous ? Ou pas vraiment ?

Incontestablement le web et toutes ses applications directes et indirectes. Tout est devenu instantané, tout est devenu planétaire. On est informé, et sur-informé même. Cela impose une honnêteté maximale car cela devient de plus en plus difficile de "faire prendre des vessies pour des lanternes". Intégrité, vérité et sincérité ont repris plus de sens.

 

Comment décririez-vous la nouvelle génération de créateurs ?

Une génération attachante, consciente, raisonnable et lucide. Elle apprécie le moindre succès à sa juste valeur. Elle cherche l'équilibre entre une vie professionnelle satisfaisante et une vie personnelle heureuse. Ce qui rend cette génération plus consciente de ses priorités et plus respectueuse de ses choix.

 

Est-ce qu'être un jeune créateur en France aujourd'hui est plus simple ou plus compliqué qu'ailleurs ?

C'est toujours et cela a toujours été très difficile d'être un jeune créateur en France et ailleurs. Tout simplement parce qu'être un jeune créateur c'est avoir une vision complètement neuve et plus belle de la vie . Et qu'il faut attendre d'en avoir fait une première puis une deuxième puis une troisième démonstration pour que les autres comprennent, adhèrent et vous suivent. Peut-être qu'en France c'est à la fois plus facile (parce que nous restons quand même très ouverts et très sensibles à tout ce qui est créatif), et en même temps, plus difficile parce que très gâtés en matière de création de mode et en conséquence un peu blasés.

 

Si vous aviez un conseil à donner aux jeunes créateurs qui souhaitent se lancer, quel serait-il ?

Restez vous-même, ne faites que ce que vous aimez, mais n'oubliez pas que cela doit plaire... Pas à tout le monde bien sûr, mais à suffisamment de monde pour vous permettre de durer.

 

Des Vies et des Modes, Carnet de souvenirs, de notes, d'entretiens... de Jean-Jacques Picart, par Frédéric Martin-Bernard. 33 €.

 

Texte Fabrice Paineau

Propos recueillis par Mélody Kandyoti

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