Publiée Le Vendredi 26 Juin 2009 à 17:08
Une dizaine de jours après l'inauguration de Puretrend, et à la veille des collections masculines, il m'a semblé nécessaire, de laisser s'exprimer quelqu'un qui ne fait pas la mode comme les autres. De PURE, certes il a le goût pour la sincérité des étoffes, l'épure et la pureté des formes. En revanche jamais Daniel Jasiak n'est entré dans le système des trends. Hors tendance, même s'il a travaillé un temps pour le bureau de style de Li Edelkoort, il ne s'est jamais empêché de faire ce que son propre goût lui dictait, au hasard des rencontres. Autodidacte, il coud pour ses amis et pour les marques japonaises qui se sont saisies de son talent si particulier, pour ne plus le lâcher. Il crée comme on fait la cuisine avec l'amour et la sensualité d'un travail intelligent et bien fait.
Paquita Paquin : "Comment parvenez-vous à faire de la mode comme personne n'en fait plus aujourd'hui ?"
Daniel Jasiak : "Depuis mes débuts et encore aujourd'hui, je fais de la mode avec une totale ignorance et un respect absolu de qui je vois, des choses qui me touchent profondément. Je n'ai pas de réseau, ni de connections. Mon travail est purement intuitif. Une intuition qui parfois me fait peur, il m'arrive de me dire: "mais tu es à côté de la plaque mon garçon", et puis tout d'un coup je vois que c'est là, que l'idée pressentie auparavant existe. Ceux qui me connaissent s'en étonnent : "Alors pourquoi trouve-t-on cette chose que tu as lancée deux ans auparavant aujourd'hui chez untel, c'est toi qui l'a fait ?". Je réponds : "Non je ne sais pas."
Paquita Paquin : "Avez-vous suivi une école, un maître, quelqu'un que vous admiriez ?"
Daniel Jasiak : "J'ai toujours eu une approche purement autodidacte. Je viens du Pas de Calais, gamin d'une famille avec un père mineur, une maman a la maison : famille rien de rien. Je me suis barré de Lens à treize ans. Quelque chose m'intriguait et m'intrigue encore : qu'est ce que pensent les gens le matin quand ils s'habillent comme ça. Je me fais une espèce de beauté dans la tête en me disant, tiens ça doit être magique pour certaines personnes de se préparer le matin.
Je suis arrivé à Paris, j'ai dormi dans les squats, fait la plonge la nuit au Pied de Cochon, j'ai été coursier pour les fameuses boites comme Dorothée bis , avec Jacqueline Jacobson qui m'aimait bien. Je ne connaissais rien, n'avais pas fait pas d'études. Un jour, je traînais devant Free Lance sur un banc où se tenait une fille qui avait un bouquin sur Coco Chanel . Je me suis rendu en face de la maison Chanel, rue Cambon et me suis endormi sur le pas de porte du Ritz. Je me disais : "il faut aller voir" ; le gardien m'a dit : "t'attends quoi là ?" et moi : "Mademoiselle Chanel". Il me répond : "mais ça va pas, elle est morte et elle n'habitait même pas là ". Moi, je me disais qu'une femme comme ça, ne pouvait pas être morte, que quand tu possèdes autant d'intuition et de génie, tu es un ange. Je me suis accroché à ce phénomène, Chanel et ce tailleur avec la poche pour le paquet de cigarette, une veste avec laquelle une femme pouvait plier le bras sans être moche ou engoncée... Si elle y est arrivée, c'est que c'est possible.
Avant il fallait lire, il fallait piocher, aujourd'hui tu regardes sur le net, tu lis trois phrases et on dit que tu as de la culture. Avant, tu pouvais parler avec les gens. Je me souviens d'une conversation inépuisable sur la fourche des pantalons Yves Saint-Laurent avec une première d'atelier rencontrée dans une boutique où elle venait faire un essayage. Je me suis pointé partout et je me suis fait jeter aussi, de chez Alaia entre autres. On m'a dit: "Qu'est ce que vous faites ici ? Votre mère est rédactrice en chef ? Votre père est industriel ? Alors dégagez de là, vous n'avez rien à faire ici. " Je suis parti en pleurant, c'était l'Arshuma totale. N'ayant jamais eu la chance de trouver quelqu'un pour me dire " fais le ", j'ai toujours fait mes bricoles dans mon coin.
Paquita Paquin : "Tu fais combien de bricoles en fait ?"
Daniel Jasiak : " il y a la collection Daniel Jasiak Compositions Indéfinies que je vends sur le net sur dashop.typepad.com/ . Ca c'est l'expression de mon style qui va avec la récup de tissu car j'ai pas les moyens d'avoir de stock . J'essaye de faire bien avec peu si je peux payer un peu c'est d'accord, sinon je ne paye pas. Je récupère beaucoup, j'ai beaucoup été aidé par le fabricant de tissus lyonnais de la maison Pichat Chaleard."
Paquita Paquin: "L'idée de récupérer les tissus ça et là, est ce que ça dicte les formes ?"
Daniel Jasiak : "Non ! Moi j'ai mes propres bases et qui sont loin de celles des patronniers et des modélistes. Les formes que j'ai en tête sont le rond, le carré et le triangle. Après j'essaie de faire le moins de coupe possible, pas de chutes ! Pour tout garder et augmenter le volume. Je me mets des contraintes du genre : "Tente de faire ça, avec intelligence et assemble tout ce que tu peux assembler". C'est pour ça qu'il y a énormément de patchwork dans mes créations, pour moi c'est de la richesse. Fabriquer du tissu est un métier tellement beau la richesse réside dans l'accumulation et la juxtaposition des étoffes : un peu de brocard, un peu de soie sur un très beau coton...
Comme je me lève tôt et fais du vélo j'ai pris l'habitude de récupérer les cales en tissu posées à l'entrée des bouches d'égoût pour que l'eau n'y descende pas, j'ouvre, je nettoie avec mes deux machine à laver et un sèche linge. Je vois ensuite ce qu'il y avait à récupérer à faire revivre il y a l'idée pour moi de ne pas laisser mourir les choses trop vite."
Paquita Paquin : "La mode du vêtement usé vous a intéressé ?"
Daniel Jasiak : "Ce qu'on en a fait ces dernières années ne m'a pas touché. L'usé a été mal utilisé, pas intelligemment, ni dans le bon sens du terme. Il y avait déjà tellement à faire avec de vraies choses usées, pourtant les créateurs ont gaspillé cette idée et ils ont surfé sur une tendance dictée par des bureaux de style."
Paquita Paquin : "Comment déclinez-vous cette idée d'économie qui vous est chère?"
Daniel Jasiak: "Moi j'ai une robe basique, la robe boule en volume avec beaucoup de tissus à l'intérieur et de petites épaules les gens la réclament non stop et mettent même de l'argent de côté pour la payer, on leur réserve. Je suis "total respect" avec ce genre de truc. Ce sont des gens qui connaissent la valeur des choses qui aime cette robe et pour longtemps. En général mes vêtements ne sont pas chers, j'aime bien l'idée de ne pas se ruiner et de ne pas avoir beaucoup de quantités, je trouve ridicules les milles T- shirt qui vous restent sur les bras et qu'on est obligé de brader."
Paquita Paquin : "Vos formes sont toujours assez amples."
Daniel Jasiak: "Il y a un truc énorme chez moi : c'est que je cherche à m'éloigner le plus loin possible du corps pour comprendre le volume et explorer la place qu'il y a entre l'étoffe et le corps c'est là qu'arrive le mouvement, le sport, la danse, la course, l'attitude. Je me souviens de photos de Richard Avedon, des années 70, les robes tenaient loin du corps mais comme sur un fil cela donnait une grande élégance. Aujourd'hui quand tu vois la grâce des africaines en boubou ou encore des japonaises en kimono... S'imaginer qu'il faut montrer le cul des filles pour affirmer leur sensualité, c'est un peu bêta."
Paquita Paquin : "Comment en êtes-vous venu à travailler pour deux marques japonaises? "
Daniel Jasiak: "Des "chochas" chasseurs de tête, cherchaient des créateurs pour remodeler des marques au japon. J'étais assistant de Li Edelkoort de 20 à 29 ans. J'en ai aujourd'hui 44. Dans ce bureau, je faisais les dossiers japonais. Moi, soit on m'aime, soit on me déteste ou alors on ne me connaît pas et on passe à côté. Les chasseurs de tête m'ont dit : "On a un travail, mais ce sera pas pour toi. On cherche une star mais on aime bien ton univers". J'étais dans le 6e, j'avais un atelier rue Jean Ferrandi où ils ont passé l'après-midi avec leur client japonais et je leur ai fait à manger. Je trouve pas mal de connections entre le fait de faire la cuisine et des vêtements : c'est la sensualité, le partage. Je les ai installé ensuite dehors sous un arbre. A la fin ils m'ont dit: "ce ne sera pas toi parce que tu n'es pas connu, t'es rien, ce n'est pas grave on a passé une bonne journée." Puis, à 2h du matin le téléphone sonne, les chochas me disent : "Ecoutes, on n'a pas ton CV mais tu as vraiment laissé une bonne impression, le boss est ravi de t'avoir rencontré, nous sommes à l'hôtel Pas de Calais rue des Saint Pères." Tôt le matin, je porte le CV pour qu'on le tape en japonais avant leur départ et là ils lisent que je suis né dans le Pas de Calais: "c'est un signe, la société devra s'appeler "Pas de Calais" et on doit travailler ensemble. Ils avaient aimé la façon dont j'avais fait à manger, l'odeur de la nourriture, le volume de mes vêtements, ma philosophie de faire bien avec peu, de remettre en beauté, d'avoir une culture de vraiment travailler sur l'ensemble. De prendre un projet à bras le corps. D'autres avaient dessiné une collection. Moi, je ne sais pas dessiner."
Paquita Paquin : "Vous allez souvent au Japon ?"
Daniel Jasiak: "La marque "Pas de Calais" représente deux collections par saison, mais je n'y vais pas pour corriger des prototypes on peut le faire sur le net. J'y suis trois semaines, quatre fois par an. Maintenant "Pas de Calais" roule très bien et se positionne entre Zucca et Y's de Yohji Yamamoto.
J'ai tenu une boutique rue cassette pendant sept ans. Une boutique tout en émail bleu uni, le bleu des plaques de rue c'était un labyrinthe : un dressing de sale gosse. Et puis je l'ai fermée. Les japonais m'ont dit : "C'est pas possible, comment allons nous faire nous pour trouver la pulsion, la tendance". "Et bien, vous allez trouver quelqu'un d'autre ai-je répondu". J'étais déprimé, je pensais que je n'avais pas décollé et que rien n'allait plus se passer pour moi. Rien ne me convenait et je ne convenais à personne."
Paquita Paquin : "Il y avait pourtant un noyau dur d'afficionados ?"
Daniel Jasiak : "J'avais une petite partie émergée de l'iceberg, des gens super connus qui venaient s'habiller là."
Paquita Paquin : "des noms !"
Daniel Jasiak : "Non !!!! Bon, j'ai fait la robe de mariage pour la femme du petit fils de Calder, mariage dans le Maine. J'avais une acheteuse venue du Qatar avec laquelle cela marchait très bien. J'aime avant tout la discrétion j'estime que la mode doit être utile et généreuse. Les japonais désolés m'ont proposé alors 200m2 à Daikanyama un quartier assez bobo très calme de Tokyo:
- "Tu nous fais un projet?"
- " Vous savez, je ne m'appelle pas Tom Ford et je ne suis pas non plus le designer à la pointe de la hype. "
- " Ce que l'on veut, c'est toi !"
Je commence à dessiner dans la chambre d'hôtel, on trouve des noms concept. Puis ma mère meurt, alors je rentre à Paris, leur envoie le faire part et le directeur me dit : - "C'est quoi ce nom que vous avez dans la famille maison Godnarski (c'était la maison familiale de mes oncles et tantes dans le nord). Ce sera le nom du label !" Maison Gordnaski est née comme ça avec la volonté de faire comme à Paris : une boutique, atelier, galerie, avec des artistes japonais, de la musique et des workshops. J'adore l'artisanat japonais. Voyager à la campagne, trouver des choses. Le dernier atelier en date : c'était une femme qui faisait des bougies avec de la fécule de riz, bougies d'une très belle forme conique typiquement japonaises .Ca a donné lieu à un workshop de trois jours. On annonce ça sur notre blog japonais et sur Mixi, le facebook nippon, sur My Space et les gens s'inscrivaient en ligne. Des ateliers de vingt personnes chaque jour pas plus et moi, je faisais la cuisine. Je fais beaucoup stylisme et cuisine pour les bureaux au Japon et à Paris, pour les bureaux de presse pour lesquels je suis consultant.
Paquita Paquin :"Vous êtes féru de musique et de photographie ?"
Daniel Jasiak: "Depuis tout gamin, j'ai aimé la photo noir et blanc et plus récemment avec une tonalité bleue qui me fait penser au travail de Bill Viola que j'aime beaucoup dans lequel on trouve souvent du bleu. Cette couleur représente un passage c'est être là, et pas là .Quant à la musique, j'en écoute en permanence, je suis fan d'Annie Lennox parce qu'elle a été mon moteur, c'est en écoutant ses chansons que j'ai appris l'anglais. Moi, je n'ai pas été à l'école, je parle anglais avec les japonais et je parle aussi un peu japonais, échanger avec quelqu'un, c'est magique. La musique pour moi qui suis très solitaire, c'est un compagnon et puis très tôt j'ai eu le choc qu'on pouvait faire passer des messages grâce à la musique.
J'ai pu vérifier ça également avec le vêtement. J'ai eu ce premier choc en regardant le premier défilé de Comme des Garçons . Les filles étaient maquillées de coups de poings dans la figure, des trous dans les vêtements, une allure nouvelle. Cette réflexion autour des premiers défilés de Comme des Garçons, ça te donne à comprendre : ça rend les choses possibles. Le fait d'imposer sa propre vision sur la place publique, dans les magazines et dans les magasins. Il y avait là une évidence : voilà une création que j'ai envie de faire, je ne peux faire ça, et je vous le montre ! Après ce défilé j'ai traversé les Tuileries, il pleuvait, je me suis assis, j'étais bien, les gens m'ont vu en larmes. Je dois être un peu sensible, j'étais jeune, ceci dit toute la salle est dans le même état.
Pour reparler musique. La musique m'aide à m'accepter et me donne un espèce d'élan quand j'écoute Minnie Riperton, Betty Lavette, Dionne Warwick des voix de femmes qui sortent d'on ne sait où et puis cette facilité désormais à obtenir la musique par l'électronique. C'est merveilleux.
Paquita Paquin : "Vous avez l'air d'avoir dompté l'outil informatique ?"
Daniel Jasiak: "J'ai acquis la technique comme ça, sur le tas, je me suis bien énervé et puis j'ai mis un point d'honneur comprendre cet outil parce que je me disais :"Que ce serait formidable de mettre l'électronique au service de ma mode. "
Paquita Paquin
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