Disons-le tout net, le premier jour et le dernier jour (voire les deux derniers jours) de la fashion week à Milan, ça compte un peu pour du beurre ! Pour les grandes rédactrices de mode (et même pour les journalistes qui écrivent, car dans "rédactrices de mode", il ne faut pas prendre le mot au pied de la lettre, elles s'occupent surtout du stylisme et de l'édition des photos des pages de leurs magazines et n'écrivent rien ou pas grand-chose), en course contre la montre d'une fashion week à l'autre, il y a ce que l'on appelle les "spa days"... Comprenez les jours où on récupère, où on souffle un peu, fraîchement débarqué(e) de l'avion, où on bulle à l'hotel, où on se manucure, pédicure afin d'être au top lors des grands défilés.
Donc, à Milan tout commence jeudi avec Giorgio Armani et Prada. Comment reconnaître les gros des petits ? C'est simple, même pour le néophyte, vous prenez le programme des défilés et vous comptez combien de défilés portent le même nom. Par exemple, jeudi, Giorgio Armani, avec, samedi, le défilé de sa deuxième ligne EmporioArmani. Le contraire pour Roberto Cavalli, qui fait défiler sa première ligne le samedi, et sa deuxième, Just Cavalli, le jeudi. Blumarine qui défile vendredi et Blugirl le jeudi, toutes deux dessinées par Anna Molinari. Pour Prada, c'est pareil, si ce n'est que Miu Miu défilera à Paris dans deux semaines. Dans cette catégorie, on note un événement, le retour de Versus (la ligne plus jeune et plus accessible de Versace qui avait été arrêtée en 2005 et qui redémarre en présentant lundi 28 dans le "off" milanais).
Second critère pour reconnaître les grands : ceux qui ont deux défilés pour la même marque, un premier pour les acheteurs et un autre pour la presse. Qui ç'est ? Armani (encore), Prada (toujours), le vendredi Versace (re) et Gianfranco Ferré, le samedi, Emporio Armani et Gucci, et le dimanche, Marni. Là, vous avez presque tous les "gros". Presque ? Bien sûr , parce qu'il faut ne pas oublier Dolce & Gabbana qui, depuis des années, ne défile dans le calendrier officiel que pour la deuxième ligne D&G et préfèrent le "off" pour leur première ligne, histoire sans doute de ne pas se mélanger et rajouter aussi Dsquared2 lundi si on aime la mode plus "street". Dernier critère, le chauvinisme : l'idéal ici, c'est d'être un maison italienne avec un créateur italien. Se classent donc en tête Giorgio , Miuccia, Roberto, Donatella, Domenico & Stefano, et beaucoup plus loin Fendi (à cause de Karl), Dsquared2 (Dean et Dan, c'est pas vraiment italien comme nom), Pucci (Peter Dundas après Christian Lacroix, comme DA, ça fait beaucoup pour une maison florentine).
Une fois que vous avez combiné tous les critères, regardez bien les noms de la tête du classement : vous avez la catégorie que j'appellerais "panettone", entendez une grosse brioche de Noël, bien riche, avec à l'intérieur les fruits confits destinés à plaire sur tous les marchés du monde. Attention, c'est bien sûr exquis, mais si vous en consommiez trop, la pâte qui contient beaucoup de levure risquerait d'être aussi indigeste que les annonces publicitaires ou éditoriales de ces marques qui envahissent les magazines de luxe.
La seconde catégorie est constituée de ceux qui remplissent ces critères (au moins partiellement) à l'envers. Par exemple , même si elle double son défilé à Milan, la maison Jil Sander reste une entreprise allemande dont le directeur artistique, Raf Simons, ne satisfait pas non plus au critère de chauvinisme, mais aussi Bottega Veneta qui ne propose qu'un seul défilé et aucune deuxième ligne présentée sur le podium, et encore Alberta Ferreti, Missoni, Salvatore Ferragamo, etc... Là, on est dans ce que j'appellerais le "risotto milanais" : entendez un plat apparemment simple mais raffiné par les ingrédients de qualité qu'il contient : du riz (Arborio, quel autre ?), un petit verre d'excellent vin blanc sec marié à un authentique potage pour leurs goûts subtils, deux noix de beurre pour l'onctuosité, et du safran pour relever un brin la couleur et donner un trait de saveur à l'ensemble, avec juste ce qu'il faut de vrai parmesan en option.
"Ce que l'on vient chercher à Milan, c'est le classique avec une touche mode", c'est ce que déclare Audrey Sun, acheteuse internationale chevronnée, Directrice des Opérations du grand magasin Harvey Nichols de Hong Kong. C'est dans cette catégorie qu'elle trouve son bonheur, comme dans les showrooms des marques installées ici où l'on apprécie , mieux encore que dans les défilés, tout ce qui caractérise le "made in Italy" : les beaux tissus, les finitions raffinées, le chaussant merveilleux, bref, ce qu'on appelle de façon générique la "main" italienne. Ne dédaignez pas les showrooms pendant cette fashion week, ils sont le principal point d'ancrage de Milan sur la mappemonde de l'industrie textile et du cuir. D'autant que sans showroom, ici pas question d'assister à quelque défilé que ce soit ! "On ne peut pas se fier à la poste" , vous dira-t-on en guise d'excuse. A moins qu'on ne vous serve un "Vous n'êtes pas enregistré sur les listes de la Camera Moda, nous ne pouvons rien !" Une visite au showroom, et voilà que votre invitation au défilé est mystérieusement livrée à l'hôtel, par coursier ! C'est cela aussi, la courtoisie italienne.
Poutant, un de ses aspects moins agréables consiste à communiquer officiellement chaque saison sur la suprématie "absolue" de Milan sur les autres fashion weeks. Avant les présentations de l'été 2010, Milan a encore une fois remporté la palme de l'orgueil. Réagissant à une étude effectuée par le "Global Language Monitor", la Camera della Moda Italiana n'a pu s'empêcher de s'avouer dans un communiqué "particulièrement heureuse d'apprendre la suprématie de Milan." Et la cité lombarde de se déclarer dans la foulée "capitale des capitales de la mode", alors que l'organisme ne prenait en compte qu'un seul critère, d'ordre sémantique : la fréquence de deux mots-clés juxtaposés, "mode" et "Milan" dans les médias internationaux traditionnels, les sites internet, les blogs. Les chiffres des défilés tiennent un autre discours : 75 marques y défilent dans son calendrier officiel cette saison, contre 83 pour la dernière. Cela risque de faire franchement redescendre Milan dans cet indicateur sémiométrique qui répercutait déjà, avant tout, la chute précédente de New York.
Trêve de plaisanteries, si le Milan Fashion Center regroupe beaucoup de défilés le matin, en légère périphérie du centre ville, l'après-midi, c'est dans le centre que vous assisterez aux défilés, et chaque maison a son adresse. Profitez-en pour observer les vitrines parmi les plus belles du monde Via della Spiga ou via Montenapoleone. Personnellement, je ne me passe jamais d'une visite plus près du Duomo à la Galleria Vittorio Emanuele Secondo, aux façades impressionnantes surmontées d'une verrière exceptionnelle , un des plus beaux "shopping malls" au monde.
Ohlala, mais moi aussi, avec cet écrit, je contribuerai au classement de la saison en cours. Tant pis, je me montre chauvin, comme les Milanais, juste pour contrebalancer un peu. Bon, on y va ? Mode Paris, Parigi Moda, Paris Fashion... On remonte, là, vous croyez ? Non ? Alors, il est temps de "bloguer", de "buzzer", de "facebooker" ces deux mots dans toutes les langues du monde, ne serait-ce que pour lutter à armes égales !
Jean Paul Cauvin

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